Mélanie Laurent, la grâce militante

©Laurence Laborie

Mélanie Laurent, la grâce militante

Monte-carlo, un balcon sur la mer, une lumière douce qui rappelle l'éclat d'une autre icône du rocher : grace kelly. Entre deux prises, Mélanie Laurent se prête au jeu de l'interview.

Derrière l’allure et la blondeur hitchcockienne, l’énergie bouillonnante de Mélanie Laurent affleure : Libre, son biopic sur Sulak, triomphe sur Prime Video, après le succès de Voleuses, sorte de Tarantino à la française, sur Netflix. Au cinéma, elle osait récemment une Marie-Antoinette crépusculaire dans Le Déluge. Mais derrière cette boulimie de création, une urgence : l’engagement. Marraine de l’exposition « Mission polaire » à l’Institut océanographique de Monaco, elle défend un cinéma aussi vibrant que nécessaire.

Actrice incontournable, réalisatrice reconnue : à quel moment l’évidence de passer derrière la caméra s’est-elle imposée à vous ?

Mélanie Laurent : La mise en scène a toujours été en moi. Enfant, j’écrivais beaucoup et je montais des spectacles pour ma famille. Ma grand-mère me racontait des histoires mais, surtout, elle les mettait en scène, comme si la vie était un théâtre permanent. J’imagine que réaliser est le prolongement naturel de cette enfance baignée dans le récit.

Au lycée Hector Berlioz, j’ai suivi une option cinéma : trois ans de courts métrages, d’apprentissage de l’image, une expérience qui a renforcé mon envie de mise en scène.

Plus tard, j’ai continué à expérimenter. Quand je vivais encore chez mes parents, nous étions voisins de Cédric Klapisch et Bruno Levy. À l’époque, Bruno était directeur de casting, c’est ainsi que je l’ai connu. Il est devenu producteur avec Klapisch et un jour, alors que j’avais 22 ans, il m’a dit : « Ce serait bien que tu réalises. » J’y serais sans doute arrivée seule, mais il a accéléré le processus. Il m’a donné cette confiance qui m’a poussée à franchir le pas.

Vous semblez animée par une boulimie de création. Vous avez notamment réalisé le clip Rallumer les étoiles pour Mylène Farmer. Quel est votre lien avec la musique ?

M.L. : J’aime la musique, mais plus largement, le son.

Un film existe d’abord à l’écriture, puis il se réinvente sur le plateau, au montage, et enfin par le son et la musique. Cette obsession est aussi forte que celle de l’image : le son sculpte l’émotion, il l’habille. Avec Alexis Place, un créateur sonore, nous cherchons les détails, la vie, parfois jusqu’au fantastique. C’est fascinant.

Depuis trois films, je m’offre le plaisir de travailler avec des musiciens incroyables : Asaf Avidan pour Le Bal des folles, puis Sébastien Tellier pour mon dernier film. Autrefois, n’ayant pas accès à de grands compositeurs, j’avais tendance à minimiser la musique dans mes films. Aujourd’hui, j’ai compris son pouvoir émotionnel. Ce changement a marqué un tournant dans ma façon de réaliser.

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Mylène Farmer a été une belle rencontre…

M.L. : C’est une femme extraordinaire, qui est restée une amie. Elle a une âme magnifique. J’ai assisté à son concert au Stade de France: la voir survoler la foule dans un silence mystique, avant que cinquante mille personnes ne crient à l’unisson… C’était fascinant. Et pourtant, je la connais sous un tout autre jour. C’est toujours étonnant d’approcher ces figures presque divines et de les voir simplement humaines. Mylène est une artiste rare, unique. L’une des seules aujourd’hui à remplir des stades avec une telle carrière. Pourtant, je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi simple.

Avec Voleuses sur Netflix, un vrai Tarantino à la française, avez-vous envie de poursuivre dans cette veine action-comédie ?

M.L. : Ce qui m’importe, c’est de continuer à faire des films profondément féministes. Voleuses était une expérience, une proposition esthétique. Adapter une BD où l’action domine, portée par des femmes libres, indépendantes, évoluant dans un univers qui leur appartient. Cette liberté, c’est un peu mon fil rouge. Dans chacun de mes films, consciemment ou non, je raconte des histoires de femmes fortes. Ici, j’ai eu la chance de travailler avec un budget ambitieux et d’explorer une mise en scène différente.

L’action impose un rythme intense : sur Le Bal des folles, je tournais deux plans par jour, ici, j’en ai tourné 80% dès le premier jour ! Mais l’engagement, la passion restaient les mêmes. L’essentiel était de prouver qu’on peut faire du pur divertissement tout en portant une vi-sion, une réflexion. L’un n’empêche pas l’autre.

On retrouve dans Libre cette énergie mêlant humour, lyrisme et intensité dramatique. Qu’est-ce qui vous attire dans ce type de récit ?

M.L. : Libre était autre chose. Au départ, c’était un livre de Philippe Jaenada sur Bruno Sulak, un gentleman cambrioleur oublié par l’histoire.

Une sorte d’Arsène Lupin ?

M.L. : Oui, mais des années 80. L’histoire a retenu les criminels brutaux, misogynes, violents. Lui était tout l’inverse : un poète, apolitique, qui volait des millions chez Cartier sans violence. Toujours poli, il utilisait des armes non chargées. Ceux qui l’ont croisé parlaient de son charme et de sa douceur. J’avais envie de raconter ce voyou à contre-courant, mais aussi cette femme de 20 ans qui l’attendait au volant après ses braquages. Une figure féminine forte. Pourtant, c’est mon film le plus masculin.

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Pensez-vous que le cinéma a encore le pouvoir de faire bouger les choses ?

M.L. : Oui, c’est peut-être le dernier rempart contre la bêtise et la cruauté. L’art et la science sont sacrifiés sous des dirigeants obsédés par la guerre. Et qui souffre ? Toujours les mêmes : femmes, enfants, innocents. On peut sombrer ou résister. L’art doit être ce pôle de résistance.

Regardez Hollywood : ils ont stoppé l’industrie pour empêcher l’IA d’envahir la création. Imaginer, c’est ce qui nous rend humains. Mais si on délègue tout aux robots, que nous reste-t-il ?

J’aimerais partager une citation d’Alice Walker : « Personne ne nous sauvera, sauf nous-mêmes. Nous sommes celles que nous attendons. »

M.L. : Je viens de finir La Rencontre de Charles Pépin. Il y explique qu’avant de se trouver, il faut d’abord rencontrer l’autre. Tout est question de perspective, bien sûr, mais dans un monde de plus en plus individualiste, souvent par peur ou par déni, cette idée résonne. Aujourd’hui, la méfiance domine. Et pourtant, c’est le moment de s’ouvrir. L’ego a déjà fait trop de dégâts. Si l’on doit dépasser quelque chose, c’est bien ça.

Vous avez vécu à Los Angeles, à Belle-Île, et maintenant dans le Perche. Un besoin d’échapper à la ville ?

M.L. : Cela peut faire sourire, mais j’ai besoin de serrer un arbre dans mes bras tous les jours. C’est prouvé : les arbres, par leur mycélium, sont connectés aux vibrations de la Terre. Quand on les enlace, il se passe quelque chose, qu’on y croie ou non. Depuis que j’ai quitté la ville, l’idée d’y retourner me semble absurde. Mes enfants, cinq et onze ans, n’ont jamais connu cet univers. Pourquoi leur imposer ? Leur génération aura un regard critique sur l’avenir, autant leur offrir une connexion au vivant. On dit souvent : « Il faut sauver la planète. » Mais ce n’est pas elle qu’il faut sauver…

C’est en réalité l’humain qu’il faut sauver ?

M.L. : La Terre renaît dès qu’on la laisse respirer. Nous, en revanche, sommes éphémères, minuscules dans le cosmos. Pourtant, on passe notre temps à s’entre-tuer. On se croit tout-puissants, persuadés qu’on va « sauver la planète », mais nous ne ferons que tenter de ne pas la détruire davantage. Ce serait déjà une révolution.

Justement, quel combat mobilise le plus la fervente écologiste que vous êtes ?

M.L. : L’engagement écologique devrait être une évidence. Quand on me dit : « C’est votre combat », j’ai envie de répondre: « Pourquoi pas le tien ? » Je refuse que mon passage sur Terre soit destructeur. Autant faire les choses bien. J’ai passé quelques années avec Greenpeace, j’ai réalisé un documentaire, mais l’impact a été limité.

Aujourd’hui, je préfère passer par le cinéma, l’émotion. Je vois la régression sur l’écologie et les droits des femmes, et parfois, j’ai un coup de mou. Heureusement, des jeunes comme Camille Étienne (Pour un soulèvement écologique, chez Seuil, 2023) ont la rage. Et la rage, ça dure plus longtemps que la colère.

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Si vous pouviez plonger dans un rêve très « Oniriq» et en faire un film, à quoi ressemblerait-il ?

M.L. : J’ai fait un rêve, qu’on m’a dit chamanique. J’étais une sirène, ressentant l’eau alors que j’en ai une peur immense. Puis je m’envolais, des ailes de phénix dans le dos. Sur une île, des baleines ancestrales sortaient de l’eau. Autour d’un feu, des gens de toutes cultures me disaient : « Ici, l’eau ne montera pas. Tout ira bien. » Un rêve prémonitoire ? L’eau monte, les cultures s’affrontent, alors qu’on devrait s’unir. L’astrobiologiste Nathalie Cabrol disait que, vue du ciel, la Terre est bleue. On se bat pour des frontières, des couleurs de peau, alors que nous sommes tous des hommes « bleus ». Les scientifiques le voient, mais qui les écoute ? Prendre ce recul révèle toute l’absurdité du monde.

Actrice, réalisatrice: l’art est un moteur essentiel pour vous.

M.L. : Ce que je déteste dans tous les milieux créatifs (mode, cinéma, art contemporain), c’est le snobisme. Il étouffe la créativité et empêche les collaborations. L’art devrait être un espace ouvert, mais il fonctionne souvent en cercle fermé. En France, dire « je suis artiste » semble prétentieux, alors que c’est juste une manière de voir le monde. J’ai toujours eu besoin de me réinventer, de trouver de nouveaux vecteurs d’expression.

Aujourd’hui, je suis fascinée par l’art éco-féministe, ce mouvement né dans les années 70 qui explore les liens entre l’instrumentalisation de la nature et le contrôle des femmes. Depuis des millénaires, on détruit la planète comme on détruit les femmes. Peut-être qu’il y a un lien à explorer.

Grace Kelly incarne un mélange fascinant de star hollywoodienne et de princesse monégasque. Que vous inspire-t-elle ?

M.L. : Un mystère envoûtant. Je ne sais presque rien d’elle. A-t-elle choisi cette vie par conviction, par liberté, ou par lassitude du cinéma ? Ce mystère nourrit les grandes icônes. Aujourd’hui, les réseaux sociaux tuent cette aura. Avant, une femme puissante gardait une part d’ombre qui renforçait son charisme. Mylène Farmer en est l’exemple parfait : son silence alimente la fascination.

 

Coiffure : Iryna Lazutkinapar par Godina Worwilde

Team Maquillage : Marina Wenner par Godina Worwilde

Team Remerciements : Hôtel de Paris Monte-Carlo

Photo : Laurence Laborie

Réalisation : Thomas Heisser

Stylisme : Tom Kuntz

 

Un article écrit par Désirée de Lamarzelle et Dominique Busso, à retrouver dans le numéro 11 de OniriQ Magazine.

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