En décembre, le CID Grand-Hor-nu, en Belgique, lui consacre l’exposition « Meta-morphosa»: une immersion dans cinq années de recherche qui interrogent les transformations des matériaux, des objets et, surtout, notre manière de regarder le réel, avec cette volonté tenace de comprendre ce qui change.
« Meta-morphosa » explore les transformations du design contemporain et de votre travail. Est-ce un pas vers le futur ?
Patricia Urquiola : Avec cette exposition, je veux montrer un design en mouvement permanent, presque une manière d’habiter le monde. Le design évolue avec la société, notre époque et sa complexité – une complexité qui est déjà une forme de métamorphose.
L’exposition interroge les matériaux, les objets, les procédés: comment les repenser, comment ils traduisent nos usages au-dela de leur fonction. J’avais envie de mettre en avant une manière plus consciente de produire, avec une vraie attention à la durabilité.
Quelle est la place de l’industrie dans cette réflexion ?
P.U. : Elle est centrale. L’exposition réunit des prototypes, des installations, mais aussi des objets industriels. On y voit les matériaux que nous testons et les processus que nous développons avec les entreprises. Je crois que notre travail suit toujours deux temps : écouter, puis dialoguer. Dans le design, rien ne se fait seul. L’innovation est un mouvement collectif qui réunit philosophes, ingénieurs, designers, biologistes, sociologues, et désormais aussi les technologies comme l’intelligence artificielle.
« Meta-morphosa » se concentre sur les cinq dernières années de recherche, marquées par le Covid, qui a imposé une forme de transformation. Ce n’est pas une rétrospective, mais un regard ancré dans un présent très particulier.
Dans cette période, j’ai découvert Métamorphoses d’Emmanuel Coccia, un livre qui m’a profondément touchée. Nous sommes devenus amis et avons imaginé une pièce inspirée de son texte: une chambre de réflexion où notre dialogue se prolonge.

Vous accordez une grande importance à la matière dans votre travail. Comment l’abordez-vous ici ?
P.U. : La matière est au cœur de l’exposition. Nous avons même un espace intitulé Matter matters, parce qu’elle n’est jamais neutre : elle porte des enjeux environnementaux, sociaux, techniques. Certains objets paraissent artisanaux, alors qu’ils viennent de recherches industrielles très poussées.
On y découvre des bioplastiques, des céramiques élaborées avec des procédés complexes mais assumées comme irrégulières, ou encore des tissus techniques régénérés. Ce qui m’intéresse, c’est le moment où la matière devient une alternative vraiment désirable.
Chaque choix engage des valeurs et renvoie à une question essentielle : comment créer dans le présent qui est le nôtre ?
Vous explorez une frontière poreuse entre artisanat et technologie.
P.U. : Le design est une négociation permanente entre artisanat, technique, écologie et société. Il ne s’agit pas de revenir à un geste ancien, mais de garder ces racines tout en explorant de nouveaux langages. Dans l’exposition, certains projets assument des formes plus brutes pour échapper à une technicité trop lisse : ce ne sont pas des retours en arrière, mais des métamorphoses. Deux grands tapis, représentant une chenille et un papillon, incarnent cette idée : comprendre les transformations, réduire la matière, imaginer les langages des matériaux de demain.


Depuis 2015, vous êtes directrice artistique de Cassina. Comment définir votre rôle ?
P.U. : Cassina possède une archive exceptionnelle, à la fois physique et mentale. En arrivant, j’ai immédiatement mesuré la responsabilité d’honorer cet héritage sans l’enfermer. Une archive doit rester vivante : Cassina n’est pas un musée. Mon rôle consiste à dialoguer avec cette histoire, à la prolonger sans la sacraliser. Je travaille étroitement avec les équipes internes, qui portent une connaissance profonde de la maison. J’ai passé beaucoup de temps dans les ateliers, auprès des ingénieurs et des artisans : c’est là que j’ai compris ce mélange rare de rigueur industrielle et d’expérimentation qui constitue l’ADN de Cassina. Une pensée derrière chaque objet.
Comment maintenez-vous l’équilibre entre Cassina et vos autres collaborations ?
P.U.: C’est un équilibre subtil. Cassi-na occupe une place majeure dans mon travail, mais je collabore aussi avec de nombreuses autres entreprises, chacune avec sa culture, son rythme, son langage. Il est essentiel de ne pas mélanger ces énergies : lorsque je travaille avec Moroso, Mutina, Boffi ou d’autres, je change complètement d’état d’es-prit. Chaque projet impose un reposi-tionnement intérieur, une autre manière d’écouter et de regarder. Cette diversité crée une dynamique forte : elle me nourrit, me pousse à rester attentive et à ne jamais me répéter. Ce mouvement permanent empêche justement toute forme de cannibalisation entre mes collaborations.
Vous défendez une production plus consciente et durable. Comment cela nourrit-il votre créativité ?
P.U. : Beaucoup de projets commencent aujourd’hui avec des matières régénérées: textiles récupérés, composites repensés, résines retra-vaillées. Ces contraintes, loin de nous brider, libèrent une énergie créative nouvelle. Quand on accepte de ne plus faire « comme avant », les essais, les accidents, les surprises deviennent des moments féconds. C’est là que tout s’anime. Jean Nouvel m’a un jour demandé pourquoi nous recherchions toujours la perfection en design. Cette remarque m’est restée. La perfection absolue ne m’intéresse pas : l’imperfection ouvre des portes. Elle raconte un geste, une tension, une hésitation peut-être, mais c’est précisément ce qui donne vie à l’objet. Très souvent, la beauté réside dans ce qui échappe.
Y a-t-il un objet que vous n’avez pas conçu mais que vous auriez aimé créer ?
P.U. : Oui, beaucoup. Il y a des objets pour lesquels je me dis: « J’aurais aimé être là quand cette idée est ap-parue. » C’est un sentiment d’admira-tion. Quand un objet est juste, il devient presque collectif. Certains objets appartiennent davantage au monde qu’à leur auteur.
Peut-on dire que votre travail fusionne passé et présent ?
P.U. : Oui, mais sans nostalgie. Le passé est une ressource, une profon-deur. Il nourrit, à condition d’être réinter-prété. Je regarde derrière moi et devant moi en même temps. C’est dans cette tension que je trouve ma place.
Quel est votre premier souvenir d’enfance d’objet lié au design?
P.U. : À l’école, nous avions un cours de « travaux manuels ». J’y étais très à l’aise, au point de réaliser parfois les exercices de mes camarades. C’était ma façon instinctive de réfléchir : comprendre en manipulant, en assemblant, en laissant les mains devancer la tête.
Ce geste très direct est resté au cœur de ma pratique.
« Patricia Urquiola, Meta-morphosa Europalia España »
Du 14 décembre 2025 au 26 avril 2026
Site du Grand-Hornu, rue Sainte-Louise
82, 7301 Hornu (Belgique) •
Un article écrit par Désirée de Lamarzelle. À lire dans le numéro 14 de Oniriq Magazine.



