Ludovic de Saint Sernin : La liberté et l’élégance charnelle

Ludovic de Saint Sernin : La liberté et l'élégance charnelle
©MIKKEL GREGERS JENSEN

Ludovic de Saint Sernin : La liberté et l’élégance charnelle

À mi-chemin entre la pudeur de son éducation et l'expression de son identité queer, Ludovic de Saint Sernin tisse, à la tête de sa griffe éponyme, une mode où les opposés se rencontrent. Prônant une liberté déconcertante, il fait du corps un langage, de la sensualité une poésie et de ses collections des journaux intimes. Rencontre avec un designer qui élargit les imaginaires.

Il y a, chez Ludovic de Saint Sernin, une manière rare de faire dialoguer la peau et le tissu. Comme si la chair valait autant, voire plus, que le vêtement lui-même. Enfant des beaux quartiers, il peine adolescent, puis jeune adulte, à s’identifier aux normes masculines classiques. Tant socialement que dans son vestiaire. S’orientant vers la mode comme une évidence, il s’ancre rapidement dans la scène parisienne en passant de Saint Laurent à Balmain aux côtés d’Olivier Rousteing.

En 2017, le jeune homme passe le cap et décline, enfin, un univers que chacun peut s’approprier, au-delà des genres et des étiquettes. La maison Ludovic de Saint Sernin apparaît : androgyne, queer et résolument libre. Depuis près d’une décennie, il cultive ce contraste fondateur, offre l’émancipation à travers chacune de ses pièces et jouit, collection après collection, d’un statut largement reconnu : celui d’un des créateurs les plus prometteurs de sa génération.

Entretien avec Ludovic de Saint Sernin :

Tom Kuntz : Votre travail semble écrire le corps plus qu’il ne l’habille. Quelle est la véritable fonction du vêtement : protéger, sublimer ou prolonger le corps ?

Ludovic de Saint Sernin : Pour moi la fonction d’un vêtement est d’accompagner la personne dans son expression d’identité, de genre, de ses sentiments mais également d’affirmer comment elle a envie d’être représentée et perçue.

Tom Kuntz : Dans vos créations, on retrouve cette tension entre l’intime et le manifeste, la pudeur et la liberté. Comment parvenez-vous à maintenir cet équilibre fragile, sans jamais tomber dans une forme de provocation ?

L.D.S.S. : Je pense que le fait que je ne tombe pas dans la provocation est sans doute dû à mon éducation. J’ai grandi dans le 16° arrondissement de Paris, dans un cadre conservateur et pudique. Il y a une certaine forme de respect de l’autre qui est naturelle chez moi. Et, en même temps, une envie d’évasion et de liberté qui rend important le fait que la sensualité du vêtement soit représentée. Cela revient souvent dans mon travail : incarner quelque chose de charnel mais pas vulgaire pour autant.

Ludovic de Saint Sernin : La liberté et l'élégance charnelle
©LUDOVIC DE SAINT SERNIN

Tom Kuntz : D’où vous vient cette fascination pour la peau ? Est-ce un regard né d’une expérience, d’une frustration, d’un idéal ?

L.D.S.S. : D’une part, l’émancipation de mon milieu conservateur. D’autre part, mon identité queer que j’ai découverte assez tard. En résultent des années de self-discovery que je décline dans mes collections comme de vrais journaux intimes. J’y exprime mon rapport au corps. C’est la base de tout : ce qui nous porte, ce qui nous représente et ce qui évolue, reflétant notre état mental via la chair. Donc il y aura toujours un dialogue avec le corps. Comment le couvrir ou le découvrir, à quel moment le faire ou ne pas le faire ?

Tom Kuntz : En lançant votre maison, qu’aviez-vous envie d’apporter de différent ?

L.D.S.S. : Quand j’ai lance LDSS, j’avais l’impression qu’il n’y avait aucune marque qui me représentait à 100 %. Le type de garçon que je suis, entre le masculin et le féminin, pas trop vers l’un ou l’autre, qui prône cette identité fluide sans tomber dans la caricature. J’avais envie de construire une marque libre, que tout le monde puisse adopter mes pièces, les assumer sans que ce soit exagéré. Que le tout soit naturel, spontané et que tout un chacun puisse écouter ses envies.

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©LUDOVIC DE SAINT SERNIN

Tom Kuntz : Aujourd’hui, dans le vestiaire masculin, vous prônez le transparent, le pantalon en cuir et les bottines à talons. Ce style est-il, selon vous, accepté dans la société ? Est-ce que vous considérez votre travail comme une pierre à l’édifice pour faire évoluer les mentalités?

L.D.S.S. : Je vis un petit peu dans un monde idéal où j’ai l’impression qu’on peut tous s’habiller comme on veut. Mais je suis dans une position privilégiée, dans l’univers artistique. Ce n’est évidemment pas le cas partout. Malgré le fait que je n’ai pas envie de faire de politique, cela fait partie de mon ambition de libérer les consciences et de permettre à chacun de s’exprimer comme il le souhaite. Plus on arrive à se libérer et plus cela dérange. Et on ne va pas s’arrêter.

Tom Kuntz : Votre actualité la plus récente: votre collection printemps-été 2026 avec en tête d’affiche Alexa Chung. Parlez-nous de votre processus créatif sur cette dernière.

L.D.S.S. : Quand je dessine les pièces, souvent je pense à quelqu’un. Et là, c’était à Alexa. Parce qu’elle fait partie de mon univers depuis longtemps, une figure avec qui j’ai presque grandi. À travers elle, j’ai voulu expérimenter une vision purement féminine, douce, poétique et moins radicale que d’habitude. Pour cela, j’ai exploré de nouvelles matières comme la dentelle, que j’avais déjà apprivoisée dans la collection haute couture Jean-Paul Gaultier mais que j’avais très envie de continuer à travailler.

Tom Kuntz : Vous collaborez avec des artistes de renom comme Tate McRae ou Troye Sivan. Que représentent ces collaborations pour vous ?

L.D.S.S. : Tate McRae, c’est vraiment une nouvelle histoire d’amour. On se connaît depuis quelque temps, mais on travaille ensemble depuis juillet. Main dans la main, sur sa direction artistique, que ce soit sa tournée, ses chorégraphies, ses performances, ses red carpets et tenues du quotidien : c’est un travail à temps plein. Là, on va sortir un clip vidéo qu’on a fait ensemble. C’est excitant parce que c’est un travail mais aussi une relation en profondeur. En ce qui concerne Troye, j’ai un ami qui travaillait sur la direction artistique de sa tournée. Son styliste nous avait proposé de faire des looks pour lui et, maintenant, cela fait des années que l’on collabore.

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© OLIVIER DE SAINT SERNIN

Tom Kuntz : Un mot de votre parcours. De Saint Laurent à Balmain, avant la fondation de votre maison, qu’avez-vous conservé de ces expériences ? Y a-t-il des éléments que vous préférez oublier ?

L.D.S.S. : Alors non, il n’y a aucun élément que j’aimerais oublier. Toutes les expériences, positives ou négatives, m’ont fait arriver là où je suis. Chez Saint Laurent, je travaillais à la chaussure femme. Chez Balmain, j’étais au prêt-à-porter femme et je faisais les pièces couture avec Olivier. J’y suis resté trois ans, ma plus longue expérience. Olivier traitait vraiment Balmain comme sa famille, sa maison. Une très belle mentalité, chaleureuse et généreuse, que j’essaie de refléter dans ma marque depuis.

Tom Kuntz : Après l’intensité et la frénésie d’une fashion week, comment retrouvez-vous le calme ? Avez-vous un rituel en particulier qui vous permet de vous recentrer ?

L.D.S.S. : Ma nouvelle découverte, c’est la Maison Lutetia. Ils me chouchoutent et c’est un très bon endroit pour pouvoir faire une pause, prendre soin de soi. Les fashion weeks sont un peu les pires moments pour nous : on est fatigué, on doit beaucoup se montrer, beaucoup parler. C’est toujours bon de se ressourcer ensuite. Pour moi, c’est leur soin Signature pour revitaliser la peau et le soin HydraBoost pour un teint frais dont on me fait des compliments !

Tom Kuntz : Enfin, si l’on faisait un bond dans le temps, qu’aimeriez-vous que les gens se disent en se remémorant votre art ?

L.D.S.S. : J’aimerais qu’on se souvienne de mon travail comme d’un geste de liberté et d’émancipation. Ce qui me fait toujours avancer, depuis mes débuts, ce sont les témoignages des gens qui disent que mon travail les touche. C’est ce qui me fait le plus plaisir, c’est ce que j’aimerais laisser comme trace dans l’histoire de la mode.

Ludovic de Saint Sernin : La liberté et l'élégance charnelle
©LUDOVIC DE SAINT SERNIN

Rencontre exclusive avec Ludovic de Saint Sernin, fondateur et directeur artistique de Ludovic de Saint Sernin, issue du n°14 d’OniriQ Magazine.

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