“Quand est-ce que la mode française va changer ?”, entonne la voix de Jeanne Friot pendant que la légendaire Farida Khelfa ouvre le bal d’une danse apocalyptique. Avec son défilé Visions, la jeune créatrice française s’installe durablement au cœur du paysage mode avec autant d’aisance que de conviction. Retour sur l’un des défilés les plus vivifiants de la Paris Fashion Week masculine 2025.
Le punk comme moteur
Formée à l’école Duperré et à l’Institut Français de la Mode, avant d’entrer plus tard chez Balenciaga, Jeanne Friot a construit un ADN bien particulier fait de thèmes récurrents. Rouge, blanc, noir… La palette chromatique garde toujours une cohérence au fil de ses collections dont la première fut diffusée avec son défilé en 2020 pendant la pandémie. Avec Visions, le rouge devient sans aucun doute la couleur phare de la maison. Comme Vivienne Westwood dans le Londres des années 1970, Friot s’empare de la contre-culture punk afin d’établir un vestiaire bien particulier et sans contrainte. Ainsi, l’imprimé tartan a la part belle en se retrouvant sur des jupes pensées comme des kilts écossais (en bien plus court).
Impossible de passer à côté du fameux t-shirt à message, revendication imparable de la jeunesse rebelle présent également dans son défilé Idols de juin 2024. De cette manière, le vêtement est le réceptacle de slogans politiques et pose les bases d’une mode genderfluid voulue par Jeanne Friot. Comme le célèbre t-shirt Sex de Westwood, celui “Love is like punk not dead” s’érige en étendard d’une génération irrémédiablement en quête d’amour.
Dans la collection, le punk est partout autant dans les matières, le cuir en chef de file, que dans les imprimés. Les bottes sont longues, garantie d’une démarche assurée. Quant aux jeans, ils ont la particularité d’être upcyclés à partir de Jean 501 Levi’s originaux.

Jeanne d’Arc, figure centrale
Après avoir été révélée grâce à sa cavalière argentée lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques 2024 (mise en scène par Thomas Jolly), Jeanne Friot file la métaphore dans son nouveau défilé intitulé Visions. Pour l’occasion, elle ne choisit pas n’importe quelle figure puisqu’elle se cogne à celle de Jeanne d’Arc. Ainsi, certain·es modèles se parent de cottes de mailles et d’autres ensembles métallisés, une façon de remodeler l’imaginaire masculin du chevalier.
De fait, cette armure est plus contemporaine semblable à une forme de protection mais aussi de défense face à au monde extérieur.
« Jeanne d’Arc une figure forte et féminine de l’Histoire de France sachant qu’il n’y en a pas beaucoup. Je trouve beaucoup de similarités entre ma vie et la sienne, le lien avec le vêtement, avec le genre. J’ai vraiment travaillé tout autour de ça avec une question principale en tête “Qui serait Jeanne d’Arc en 2025” ? », confie-t-elle. Une interrogation inhérente au show et à l’esprit bouillonnant de la créatrice.
Sa mode non-genrée se traduit par des silhouettes androgynes et des personnalités queer affirmées. On sent alors dans le public une atmosphère de communion mais aussi de tension. Féministe et érudite, Jeanne Friot illustre alors l’étendue de son talent en s’inspirant du Moyen-âge tout en gardant ses idéaux politiques et stylistiques. Sa manière de s’approprier le récit de Jeanne d’Arc prouve une fine analyse de la société actuelle. Par conséquent, la mode devient alors une arme pour réparer les histoires trop de fois utilisées à leur insu. Alors que cette guerrière est un symbole français trop de fois repris malgré elle, Friot lui rend ici ses lettres de noblesse via une collection toujours plus engagée.
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Une révolution en préparation ?
« J’entends la révolution » est une des phrases enregistrées par Jeanne Friot pour accompagner la musique du défilé, composée par l’artiste Miss Kittin. « J’ai toujours considéré la musique comme un élément essentiel de mon approche créative. Elle est un vrai support pour moi autant que la mode » assurait-elle d’ailleurs au média Le Temps en octobre 2024. La scénographie de Visions est simple et arrive quand même à nous emporter. Est-ce la lumière rouge des néons ou l’idée générale que la jeunesse s’impatiente d’une révolution ? En attendant, la déconstruction des préjugés commence à travers l’art et ses mannequins qui défilent parfois dotées de lentilles noires terrifiantes. Dans un monde en totale perdition, Friot invente sa planète et nous laisse la découvrir…



