Il suffit parfois d’un souffle pour que l’immuable se mette à vaciller. À l’Arc de triomphe, Jérémy Pradier-Jeauneau en fait l’expérience à l’échelle du monument. Avec La Tempête, le designer ne cherche ni à rivaliser avec sa masse ni à en effacer les symboles, mais à en déplacer subtilement la lecture. Un souvenir d’enfance, une chaise de jardin, un parasol, des étoffes, une odeur, puis une rose : autant de présences minuscules qui s’introduisent dans près de deux siècles de pierre.
À l’origine du projet, il y avait justement un souffle. « Je voulais faire entrer la vie comme un courant d’air », raconte Jérémy Pradier-Jeauneau. Mais au fil de la conception, confronté à la puissance symbolique de l’Arc autant qu’à ce qu’il souhaitait y déposer de personnel, le courant d’air enfle : « Il est devenu une tempête. » Le titre raconte ce basculement. Une tempête qui traverse le monument, mais aussi une tempête intérieure, où remontent l’enfance, les souvenirs et la transmission.
C’est depuis cette échelle intime que le designer entreprend de relire l’Arc. Non pas contre lui, mais depuis ses interstices. Le souvenir de sa grand-mère assise sur une chaise de jardin sous un parasol devient matière à création. Céramique, verre, textiles, mobilier et sculptures accompagnent l’ascension, tandis que sons et parfums introduisent une présence plus impalpable encore. Avec BDK Parfums et le maître parfumeur Dominique Ropion, Pradier-Jeauneau imagine même une « architecture invisible » : du vétiver humide, minéral et terreux des premières salles jusqu’à une rose qui gagne peu à peu en majesté, le parfum accompagne la métamorphose du monument. Une progression organique plutôt qu’une pyramide olfactive classique, « à l’image d’un jardin fantastique en perpétuelle transformation », selon Ropion. Peu à peu, le minéral laisse entrer le sensible.

Pradier-Jeauneau travaille aussi avec les possibles enfouis du monument. Avec Le Couronnement, il repart du couronnement architectural imaginé pour l’Arc mais jamais réalisé. Le design devient alors moins un décor ajouté à l’architecture qu’une manière d’en prolonger les récits, d’occuper ses vides et d’en imaginer une extension.
Cette porosité entre objet, décor et architecture fait affleurer Hector Guimard. Non comme une citation littérale de l’Art nouveau, mais comme une filiation possible. Chez Guimard, la plante ne se contente pas d’orner : tiges, lianes et corolles deviennent lignes, structures, fonte ou mobilier. L’organique pénètre l’architecture et en transforme la perception. Chez Pradier-Jeauneau aussi, il agit davantage qu’il ne décore.
La Tempête ne cherche ainsi pas à transformer l’Arc par la force, mais presque par capillarité. L’intime, le domestique et l’organique s’introduisent dans un édifice conçu pour incarner la permanence et la mémoire collective. À mesure qu’ils s’y diffusent, ils déplacent les signes et modifient leur lecture. La pierre reste pierre, les noms restent gravés, le monument demeure ; c’est le regard qui a bougé.

Deux mouvements, en apparence contradictoires, se rejoignent : la tempête est le bouleversement ; la capillarité, sa manière d’opérer. L’une dit le tumulte, l’autre l’infiltration silencieuse. L’organique en devient l’agent : non pas une esthétique de fleurs et de courbes, mais une force qui pousse, se transforme et disparaît.
Au terme du parcours, Le Bruit de la neige condense ce paradoxe dans une petite rose. Dérisoire face à deux siècles de pierre, éphémère face au monument, elle suffit pourtant à le faire apparaître autrement. Elle introduit le temps du vivant dans celui de l’Histoire. La tempête est peut-être précisément cela : le bouleversement immense provoqué par une intervention minuscule.
La Tempête, Jérémy Pradier-Jeauneau
Arc de triomphe, place Charles-de-Gaulle, Paris 8e
Du 9 septembre au 4 octobre 2026.



