Le bloc-notes d’Ariel Wizman

Le bloc-notes d’Ariel Wizman

Laboratoire d’idées à ciel ouvert. On circule librement entre art, musique, design, politique et contre-cultures, au fil d’intuitions, de souvenirs et de prises de position. Le bloc-notes d'Ariel Wizman.

Le bloc-notes d’Ariel Wizman

1 | Superfine Tailoring

« Africaniser » la mode n’est pas, rassurez-vous, le dernier programme messianique de l’idéologie woke. C’est une tendance qui a 300 ans, celle parfois nommée (y compris par moi-même, qui lui ai consacré un film du même nom, sur Canal+ en 2015) « Black Dandy », et à laquelle le Costume Institute du MET de New York consacre une fantastique exposition, visible jusqu’en octobre. On y célèbre l’influence décisive de l’homme noir, afro-descendant ou héritier des luttes issues de la mémoire de l’esclavage, sur l’élégance masculine. « Dieu a créé le peuple noir, et ce peuple a inventé le style », dit le somptueux catalogue (franchement un indispensable pour tout dandy bibliophile) appelé Superfine Tailoring, Tailoring Black Style. L’auteur, Miller Bolton, y fait un travail titanesque pour raconter l’histoire de cette force de résistance et d’affirmation passée des royaumes africains à la Harlem Renaissance, et jusqu’aux rappeurs icônes de mode d’aujourd’hui, en passant par les bals d’esclaves, dans lesquels le

Maître était singé et souvent dépassé dans un geste d’élégance, de défi, bricolé à partir de rubans et de boutons dérobés.

On y lit cette citation farouche de l’esclave affranchi Olaudah Equiano qui, en 1789 (oui !), disait : « J’ai déboursé 8 livres de mon propre argent pour un costume de fine facture, dans lequel j’ai dansé en l’honneur de ma liberté. » Pour ceux qui ne passent pas par New York avant octobre (et Dieu, comme on les comprend en ce moment !), ce livre colossal est aussi beau visuellement que l’exposition elle-même, et accompagné de textes rares et lumineux. Une somme et un cadeau incontournables.

 

2 | Hollywood Savoy

Les restaurants où « ça dégénère » (traduisez où le son monte soudainement et où l’on finit par danser sur les tables, toute chemise déboutonnée, et talons dans le tiramisu) sont à la mode. Les « boites » rappellent une antiquité qui tarde à faire son retour, les restaurants déclinent face aux bars où l’on grignote. Mais la fusion des deux fait salle comble.

On connaît, à Paris, le Piaf, Chez Gala, ou, plus accessible, la Félicita. Le Hollywood Savoy, niché près de la Bourse, est le nouvel outsider du « resto avec boite en sous-sol », avec ses serveuses qui se mettent à chanter, et ses dîneurs qui finissent dans le petit club en dessous, à harceler le DJ pour qu’il leur joue Mylène Farmer.

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Ce lieu, au décorum 40s, fut un rendez-vous festif des années 80 mais ressemblait en tous points à une belle endormie. C’est le Fitz Group (Fitzgerald, Fontaine Gaillon, Vesper…) qui s’est chargé du bisou qui ressuscite. Outre un menu solide, avec du classique et de l’innovant pour tous les goûts, on y trouve des DJ pleins d’audace et des habitués, décidés à ne pas lâcher le dancefloor jusqu’à deux heures du mat. Ce qui, bien sûr, est tolérable en semaine, mais un peu court le week-end.

 

3 | La folie rital

L’Italien est un Français de bonne humeur, et l’Italie une sublimation luxuriante de l’esthétique à la française. C’est en tous cas la réflexion que l’on peut se faire en constatant la folie récente des marques de luxe pour les paysages toscans, le gracieux désordre napolitain ou l’éternité insouciante des vacances romaines.

Jugez plutôt : le 28 mai 2025, Dior emmenait tous ses fans à Rome pour un fabuleux défilé croisière dans les jardins de la villa Albani Tolonia, pour une collection noir et blanc inspirée du bal de Mimi Pecci-Blunt, dans les années 30. Quinze jours plus tôt, Gucci emmenait les mêmes (oui c’est un troupeau d’influenceurs et de journalistes bien choisis) au Palazzio Settimanni à Florence, pour introniser en beauté l’arrivée du tout-puissant directeur artistique Demna à sa tête.

J’allais oublier Chanel, qui avait attiré le fameux troupeau, un mois plus tôt dans les allées rocaille et pastel de la villa d’Este, sur le lac de Côme. Et Max Mara, à Reggia de Caserta, résidence royale baroque près de Naples, inscrite au Patrimoine mondial de l’humanité. Et si l’Italie, qui a perdu la couronne du leadership de la mode à la fin des années 80, était devenue le décor idéal de la lutte du luxe pour la reconquête du monde ?

 

4 | Samuel Fitoussi

Auteur remarquablement précoce (il a seulement 28 ans et finit à peine ses études), Samuel Fitoussi a produit à bas bruit un essai best-seller absolument ébouriffant, Pourquoi les intellectuels se trompent. L’éternel « engagé », souvent gênant rétrospectivement, Jean-Paul Sartre en prend bien sûr pour son grade de « conscience du siècle ». Mais les Brecht, Morin, Glucksmann, Aragon, Althusser, ainsi que tous les thuriféraires malgré eux du stalinisme, du maoïsme, des khmers rouges et du nazisme sont également convoqués pour leurs dérives, leurs immaturités et leurs traîtrises.

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Le succès du livre, on l’imagine, ne doit rien aux encouragements de l’élite intellectuelle, qui semble regarder Fitoussi avec les yeux de Smain pour Jamel Debbouze à ses débuts. Et on les comprend : la nouveauté de cette approche repose surtout sur un ton très lucide et parfaitement sourcé. Appuyé sur des références avec lesquelles l’intelligentsia, de droite comme de gauche, est peu familière (Boudon, Hayek, Pinker ou Revel), la thèse de Fitoussi aspire à une forme quasi scientifique de critique des biais et des faiblesses des intellectuels et de leur mandarinats. Elle est pourtant facile à lire !

Et digestible par l’estivant, qui veut partir dès la rentrée sur une vision fraiche et puissante de la vie intellectuelle, qui mérite enfin d’être renouvelée.

 

5 | The Clean Girl

Alors que le « quiet luxury » (tendance au luxe qui coûte mais ne crie pas son nom sur les toits) et le « loud luxury » (tendance à l’ostentation, aux logos apparents, aux couleurs vives et au motifs frappants) n’en finissent pas de s’affronter, voici débarquer pour l’été 2025 la « clean girl », incarnée par Hailey Bieber, Zoé Kravitz ou Kendall Jenner. La clean girl est détatouée, discrète mais affirmée, basique mais accro à sa routine skincare, à son bien-être et à ses rituels purifiants. Elle peut faire son shopping chez AromaZone les yeux fermés, a un lifestyle familial apaisé, et donne toujours l’impression de ne faire aucun effort pour avoir du style, de s’être réveillée « comme ça », fraîche et sûre de son glow.

La chanteuse anglo-nigérienne Sade avait fixé le standard dès les années 80, et chanté avec Smooth Operator l’hymne définitif de la clean girl. La voilà soudain réincarnée en 2025 pour les milléniaux et la Gen Z, comme un rapport équilibré au luxe, commençant par un visage lisse, aux sourcils brossés, au gloss transparent, aux lèvres parfaitement dessinées, sous des cheveux en chignon bas, à la raie nette.

Et bien sûr, les clean influenceuses françaises se multiplient et engrangent des followers, comme Camille Yolaine, fondatrice de sa marque éponyme, Leia Sfez, Sabrina Socal ou Anne-Laure. Mais, qui ferait aimer Sézanne à une transgenre de chez Madame Arthur. On se souvient que le punk, à la fin des années 70, avait accouché du « clean », dans la foulée de Kraftwerk et des « garçons modernes » de la new wave. Aux sociologues avertis de comprendre pourquoi une période aussi chaotique que la nôtre accouche de cette passion universelle pour l’immaculé.

 

Un article par Ariel Wizman, à retrouver dans le numéro 12 du magazine OniriQ.

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