Si aujourd’hui les podiums hésitent entre la maigreur fantomatique et la redécouverte timide des courbes, les années 50, elles, avaient tranché. De manière plutôt radicale. Au lendemain d’une guerre qui avait imposé aux femmes l’uniforme de l’austérité, aux épaules carrées et tissus rationnés, la mode exige un retour au glamour. En 1947, Christian Dior répond à ce besoin en dessinant une silhouette résolument nouvelle : le tailleur Bar, qui magnifie les formes.
En 1953, Marilyn Monroe propulse ce « New Look » au rang de mythe vivant. Ensemble, ils fabriquent un idéal esthétique qui continue de hanter la mode, le Hourglass ou sablier, et tout ce qu’il dit du corps féminin.
Après la Seconde Guerre mondiale, alors que l’humanité pleure ses pertes, le vestiaire s’apprête, lui, à dire adieu à l’utilitaire. Le 12 février 1947 très exactement, c’est Christian Dior qui dicte la marche à suivre.

Au détour de sa collection « Corolle » haute couture printemps-été 1947, le couturier français impose une nouvelle ligne : épaules doucement arrondies, poitrine haute, taille étranglée, jupe évasée et, surtout, une profusion de tissu (jusqu’à vingt-cinq mètres pour une robe du soir) qui fait scandale dans un contexte de rationnement encore très présent.
Dans ses mémoires, Dior justifie le geste : « Je voulais que mes robes fussent construites, moulées sur les courbes du corps féminin dont elles styliseraient le galbe. J’accusais la taille, le volume des hanches, je mis en valeur la poitrine. Pour donner plus de tenue à mes modèles, je fis doubler presque tous les tissus de percale ou de taffetas, renouant ainsi avec une tradition depuis longtemps abandonnée. » En sortant du défilé, la rédactrice en chef du Harper’s Bazaar, Carmel Snow, lance : « My dear Christian, your dresses have such a new look ! » Le nom restera.

Le tailleur Bar, pièce maîtresse de la collection, s’impose comme symbole de beauté avec sa veste sculptante en shantung crème et sa jupe généreuse en laine noire plissée, doublée de percale pour tenir le volume. L’ensemble, à l’opposé des carrures militaires de la guerre, crée mécaniquement la forme en « 8 ». Une silhouette qui trace les lignes d’un sablier, et qui prend sa revanche tant comme acte politique qu’esthétique devenu fantasme de toute une génération.
Un sablier de chair
Christian Dior en était le cerveau, elle en était l’image. Au début des années 50, alors qu’elle jouit déjà d’une certaine renommée, Marilyn Monroe franchit un cap nouveau dans sa carrière avec les longs métrages Gentlemen prefer blondes et How to marry a millionaire. Au-delà des rôles qu’elle incarne, elle devient une référence esthétique avec sa taille sculptée et ses courbes théâtralisées.
Dans les deux œuvres cinématographiques en question, le corps de la blonde platine est mis en scène. Monroe apparaît dans des looks qui épousent ses formes généreuses, à l’instar de la robe bustier rose de la chanson Diamonds are a girl’s best friend.

Loin de subir passivement ce nouvel idéal féminin, elle le propulse au-delà du grand écran. En février 1953, avant même la sortie en salles de Gentlemen prefer blondes, l’actrice insiste auprès de son costumier William Travilla pour reporter la robe lamée or du film à l’occasion des Photoplay Awards. Ce dernier refuse, prétextant que la pièce est beaucoup trop sexy pour la « vraie vie », comme le mentionne l’ouvrage Dressing Marilyn d’Andrew Hansford.
Bien que l’avis de Travilla compte, elle décide de l’ignorer en obtenant directement le feu vert du studio. L’icône apparaît ce soir-là dans sa robe couleur soleil, fait frémir le public, frôle le scandale et remporte le prix de la « Fastest Rising Star » de l’année 1952.
Ce que les Photoplay Awards ont amorcé, le cinéma l’achève. En 1955, la scène du métro de Sept ans de réflexion transforme définitivement Monroe en icône mondiale. L’Américaine, ainsi que sa robe blanche iconique, deviennent alors les références absolues de l’esthétique Hourglass.
L’ingénierie et le retour
Bien plus qu’un mouvement stylistique, la silhouette en « 8 » est d’abord une affaire d’ingénierie. Car derrière chaque taille de guêpe et chaque décolleté parfaitement dessiné se cache de la mécanique. Le bullet bra en est la preuve : né en 1941 sous la marque Perma-Lift, ce soutien-gorge à bonnets coniques impose une projection vers l’avant qui redéfinit la poitrine féminine. Frederick Mellinger, fondateur de la boutique des stars Frederick’s of Hollywood, contribue à populariser la lingerie de séduction en affirmant haut et fort qu’elle n’est pas qu’un dessous, mais un outil d’affirmation de soi.

Les matières, quant à elles, font le reste de la silhouette : taffetas, tulle, satin et percale doublent les corsages de l’intérieur, rigidifient les jupes corolles et maintiennent les tailles étranglées au maximum.
Quarante ans plus tard, Madonna monte sur scène pour son Blond Ambition Tour et remet le sablier au centre du débat. Le soutien-gorge conique en satin ivoire que lui dessine Jean Paul Gaultier en 1990 est un clin d’œil direct au bullet bra des années 50. Mais, cette fois, porté comme une armure. Ce que les femmes dissimulaient sous leurs robes, l’interprète de Like a virgin l’élève au rang de manifeste.
Aujourd’hui, la silhouette Hourglass refait doucement surface sur les podiums. Dans les collections du printemps-été 2026, on en devine les traits chez Elie Saab, Sportmax, Alaïa et Dior. À l’automne-hiver 2026-2027, MM6 Maison Margiela, Luisa Spagnoli, Michael Kors ou encore Elisabetta Franchi réintroduisent la taille marquée, les hanches affirmées ainsi que le buste haut. Dans un contexte où l’ultra-minceur règne en maître, ces échos offrent une pointe d’espoir : le corps féminin comme architecture, comme affirmation, reste une proposition que la mode ne pourra jamais vraiment abandonner.
À l’heure où Marilyn aurait fêté ses 100 ans, son esthétique serait-elle enfin en passe de renaître ?
Article rédigé par Tom Kuntz, publié dans le numéro 16 du magazine Oniriq



