Enfin ! Marilyn Monroe déambule dans les rues de Paris, accompagnée de son époux, Arthur Miller. En réalité, c’est plutôt elle qui l’accompagne car le réalisateur est venu en France dans le cadre d’un repérage pour un film. L’icône hollywoodienne avait eu maintes occasions de visiter l’Hexagone mais, à chaque fois, elle avait dû renoncer, non sans regrets car la « plus belle ville du monde » recèle quelques attraits qui n’ont jamais laissé Marilyn indifférente.
On aurait pu croire que la star se serait précipitée sur les Champs-Élysées pour un bain de foule et, d’une manière générale, dans les beaux quartiers pour une séance de shopping endiablée, mais pas du tout. Elle a choisi de traîner Arthur dans les grands magasins afin d’écumer le rayon vaisselle ! Car la belle a deux amours qui ne sont pas les mêmes que celles de son amie Joséphine Baker, les cocottes Le Creuset et les verres Baccarat !
L’addition sera lourde mais qu’à cela ne tienne, depuis que Marilyn a signé l’un des plus juteux contrats de Hollywood, elle ne regarde plus à la dépense. Elle se fait livrer la précieuse quincaillerie dans sa suite de l’hôtel de Crillon afin de se promener, légère, sur les bords de la Seine. En ce printemps 1959, la température est douce, propice à une balade romantique avec son mari. Le couple traversant une période difficile, cette escapade made in France devrait permettre aux époux de retrouver intimité et complicité.

Le dramaturge doit rencontrer, lors de son séjour, le couple formé par Yves Montand et Simone Signoret, au sommet de sa gloire. Il est question du tournage d’un film, Le Milliardaire, qui réunira l’acteur-chanteur et la blonde ultime. Cette dernière avait été impressionnée quelques semaines plus tôt par le one-man show d’Yves Montand à Broadway, entre performance artistique et effets comiques.
Tous les quatre se retrouvent donc le soir, pour dîner, à l’appartement parisien de l’acteur français, place Dauphine. Situé en rez-de-chaussée, le duplex n’est pas immense mais a l’avantage d’être discret, à l’abri des fans et des demandes d’autographes dont Marilyn ne raffole pas particulièrement…
La conversation s’engage, égayée par les bulles de ce Dom Pérignon que Simone Signoret a soigneusement mis au frais, connaissant la préférence de la star américaine pour ce champagne si délicat. Comme à son habitude, Yves Montand plaisante, parade, raconte des anecdotes, fait étalage de son anglais méridional et de sa faconde légendaire, sous le regard admiratif d’un Arthur Miller qui se dit, in petto : « Mon Milliardaire sera formidable. » En revanche, Marilyn est quelque peu agacée par ce paon prétentieux qui écrase tout ce qui l’entoure, à commencer par sa sympathique épouse dont elle se ferait volontiers une amie.
Avec Yves et Simone
Quelques mois plus tard, Marilyn Monroe succombera cependant au charme ensoleillé d’Ivo Livi, lors du tournage du film au titre anglais correspondant mieux à l’aventure qui se déroulera en coulisse, Let’s make love. Cette idylle hâtera la fin de son histoire d’amour avec Arthur Miller et laissera des traces indélébiles sur la pauvre Simone Signoret, femme humiliée au su de toute la planète, la presse internationale s’emparant de l’affaire avec appétit.
L’héroïne de Casque d’or restera digne, refusant de s’adonner au moindre épanchement public. Quant à Montand, il se fendra d’une saillie pas très élégante vis-à-vis de Marilyn, mais susceptible de consoler Simone. En substance, il ne se serait agi, selon lui, que d’« une amourette de collégiens »…

Le lendemain de ce dîner plus professionnel qu’amical, Marilyn Monroe n’a qu’une idée en tête : se frotter à une autre grande dame, la tour Eiffel. La confrontation des deux monuments vaudra quelques photos historiques reprises dans moult magazines à travers le monde. « Paris est minuscule vue d’en haut » s’esclaffera Marilyn, perchée au deuxième étage de la Dame de fer. La visite restera pour elle un moment aussi pénible qu’interminable pendant lequel elle devra signer des centaines d’autographes et se soumettre à d’impromptues séances de photos au côté de badauds surexcités.
Une dispute éclate alors entre Miller et Monroe, le premier voulant se rendre à Montmartre, sur les traces de Toulouse-Lautrec, tandis que Marilyn, à bout de nerfs, préfère rentrer à l’hôtel pour se reposer. Le couple va donc se séparer quelques heures, chacun vaquant à son envie du moment.
Chili au Crillon
À peine revenue dans sa chambre, Marilyn Monroe se fait couler un bain et commande son plat préféré, un chili con carne. Dans les cuisines du Crillon, un climat de défi succède à l’embarras car le chili n’apparaît pas comme un met de choix au pays d’Escoffier. Nul ne l’a jamais cuisiné parmi les membres de la brigade mais puisque la plus grande star de la planète le réclame, il faut lui préparer le meilleur chili de toute son existence.
Des appels sont passés au Mexique afin de récupérer les éléments de base de la recette et, une heure après, c’est sous une cloche en argent que le chili con carne, version Crillon, est servi dans la chambre de Marilyn. Celle-ci fredonne des airs country dans sa baignoire quand le maître d’hôtel sonne à sa porte.
Littéralement affamée à 5 h de l’après-midi, elle saute dans un peignoir et ouvre la porte devant le chariot poussé par un maître d’hôtel éberlué devant tant de grâce et de naturel. « Thank you, darling, I love that ! » lance Marilyn au jeune homme qui bredouille un étrange « Nice to meet you », avant de s’éclipser.
En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, Marilyn qui n’est pas dans une période de surveillance de son poids comme elle s’en inflige parfois, vide son assiette, arrosant le piment du chili de quelques coupes de champagne bien frais. Fatiguée de sa journée, rassasiée par son repas, grisée par le Piper Heidsieck, elle s’affale sur son lit et s’endort comme un bébé. Lorsque son mari la rejoint dans la chambre, il est 19 h passées. Fourbu lui aussi, il s’étend au côté de Marilyn, se disant qu’il a bien fait de ne pas multiplier visites et rendez-vous…
Le soir, pour le dîner, ils sont rejoints dans la salle à manger du palace par l’artiste français le plus célèbre de l’autre côté de l’Atlantique, l’inénarrable Maurice Chevalier. Marilyn a vu plusieurs films de ce grand homme si séduisant qui roule les « r » et bouge sur scène comme personne. Pendue à son bras, sa tendre amie, la danseuse Nita Raya, qui a échappé aux camps de la mort grâce aux contacts noués par Maurice à Vichy.

La discussion entre Arthur et Maurice s’attarde d’ailleurs sur cette période de la Seconde Guerre mondiale qui a vu Nita et sa famille se cacher dans la villa cannoise de « Momo ». Miller, descendant d’une famille juive polonaise, a lui aussi été victime d’antisémitisme, aux États-Unis pendant la période maccarthyste. Il aurait offert à Marilyn une bague à l’intérieur de laquelle est écrit un message en hébreu dont nul n’a jamais su le contenu en dehors d’elle et lui. Marilyn s’est convertie au judaïsme deux jours après son mariage avec Arthur, en juillet 1956.
Après le dîner frugal, Marilyn n’ayant pas tout à fait digéré son chili con carne…, Maurice et Nita ont bien tenté d’entraîner Marilyn et Arthur dans un club parisien pour guincher, en vain. Prudent, Arthur, craignant une émeute suscitée par les éventuels déhanchements de sa chère et tendre dans une boîte de nuit à la mode, a poliment décliné la proposition. Peut-être redoutait-il aussi de paraître hors du coup au milieu de ces trois danseurs hors pair.
Le lendemain matin, avant de quitter le sol français, Marilyn Monroe formule une dernière demande, se recueillir à Notre-Dame. Issue d’une famille catholique attachée à la tradition, elle souhaite s’agenouiller en ce lieu chargé de tant de spiritualité. Le couple se rend donc en cette église qui a inspiré artistes et écrivains. Marilyn y allumera un cierge et formera un vœu qui ne s’exaucera jamais, à son immense désarroi : avoir un enfant.



