Directeur de la création des parfums Christian Dior, Francis Kurkdjian signe « les récoltes majeures », une trilogie de compositions d’exception dédiées, tour à tour, au muguet, à la rose et au jasmin. Un exercice de style maîtrisé, qui conjugue hommage au couturier, exigence botanique et technologies de pointe.
Sirine Errammach : « Les Récoltes majeures » se présentent comme des fragments de mémoire florale. Aviez-vous d’abord en tête l’émotion d’un jardin disparu, ou la sensation pure d’une fleur vivante ?
Francis Kurkdjian : Les deux aspects se confondent et ne forment qu’une seule et même image : celle de Christian Dior penché sur une de ses fleurs fétiches, muguet, rose et jasmin, au cœur du jardin de La Colle noire, son havre de paix provençal. Le trio de soliflores que j’ai créé est un hommage à cet instant fugace, à l’image touchante d’un créateur de génie qui aimait les fleurs plus que tout, qui les cultivait par hectares entiers et qui s’en inspirait pour ses robes comme pour ses parfums. Capturer la beauté vive et fulgurante d’une fleur épanouie encore sur sa tige, voilà ce qui m’importait pour célébrer l’âme Dior.

Sirine Errammach : Une fleur est éphémère, un parfum plus durable. Comment traduisez-vous cette tension entre fugacité et mémoire dans votre création ?
F.K. : À chacun sa temporalité ! La fleur est certes plus éphémère qu’un parfum, mais le parfum lui-même l’est beaucoup plus qu’un marbre du Bernin, une toile de Picasso ou une installation de Jean-Michel Othoniel. Une fleur est certes une promesse de beauté fugace, voire un instant de beauté suspendu mais le parfum, lui, est la mémoire de cette promesse. Mon travail consiste justement à saisir l’instant où la fleur s’offre, pour le figer sans le figer, pour le prolonger sans le trahir. C’est cette histoire que j’ai voulu raconter, en gardant à l’esprit la passion de Christian Dior pour les fleurs à parfum, et son amour naissant pour la Colle noire qu’il n’a malheureusement pas trop connu. Il faut envisager chacune de ces merveilles avec une vision tout à la fois précise et libre, mais aussi avoir le bonheur et la chance de disposer des grands extraits floraux Dior mêlés à des technologies d’extraction modernes. Ce grand écart permet de « lire » une fleur, d’en révéler sa quintessence. Une fleur, c’est une partition. Faire chanter la fleur muette qu’est le muguet, c’est aller chercher sa fraîcheur extraordinaire lorsqu’il fleurit au mois de mai grâce à des absolus de jasmin grandiflorum et de rose centifolia. Retrouver la beauté d’une rose nue, verte et vive, devient possible si l’on a un absolu de rose sublime. De même, la matière première d’exception préside à l’obtention d’un jasmin qui évoque l’ivresse totale, la vapeur odorante qui emporte lorsque les champs de jasmin fleurissent à la fin de l’été.

Sirine Errammach : Vous utilisez des outils scientifiques de pointe pour capter « l’âme » d’une fleur. Jusqu’où la technologie peut-elle servir la poésie olfactive ?
F.K. : La technologie ne fige en rien la fleur puisque c’est un outil au service de la création et donc des émotions ! Bien au contraire, elle lui donne un mouvement, permet de restituer une impression de fleur « vivante » lorsqu’elle exhale ses facettes complexes et exacerbées avant d’être cueillie. Pour le jasmin, par exemple, la technique d’analyse par fréquences électromagnétiques permet d’obtenir une eau de jasmin et de fournir une analyse, un « modèle » de jasmin totalement inédit qui m’a inspiré pour ma formule en m’apportant des informations ignorées à ce jour. Des facettes miellées et lactées se révèlent alors qu’on les perd avec les techniques d’extraction classique.

Sirine Errammach : À rebours de l’instantanéité actuelle, vous défendez la lenteur, celle des récoltes, des gestes, du temps naturel. Qu’est-ce que cette temporalité change dans votre façon de créer ?
F.K. : Rodin le dit très bien : « Ce qui est fait avec le temps, le temps le respecte. » Célébrer les fleurs de Dior telles que les cultivait Christian Dior dans son domaine, c’est se mettre dans ses pas. C’est un amoureux de la nature depuis son enfance. Il a appris le nom des fleurs auprès de sa mère, jusqu’à en connaître leur nom en latin. Il faut épouser le temps long et périlleux de la nature et des récoltes de fleurs pour bien les connaître. Regarder le ciel et espérer que le temps soit clément, parfait. Cette « attitude » dicte le reste : faire confectionner des sacs de jute particuliers pour les récoltes de roses, chercher la meilleure forme possible pour le panier à jasmin, veiller à la manière dont on cueille puis stocke les fleurs. Elles ont toute leur spécificité. La minutie prend du temps, elle est essentielle dans cette célébration de la nature et des jardins. Le luxe, c’est aussi celui d’une nature respectée.
Sirine Errammach : Vous prolongez le mythe Dior tout en y apposant votre écriture. Où placez-vous la frontière entre respect et réinvention ?
F.K. : Depuis mon arrivée, je me glisse dans les pas de monsieur Dior. J’essaie d’être en résonance avec lui. N’a-t-il pas dit « Respecter la tradition et oser l’insolence, car l’un ne saurait aller sans l’autre » ?
Sirine Errammach : Cette trilogie s’écoute presque comme une partition. Comment avez-vous pensé l’enchaînement de ces trois sillages ?
F.K. : J’ai été guidé par le calendrier de la nature, j’ai donc suivi l’ordre d’éclosion des fleurs : le muguet fin avril début mai, la rose centifolia se récolte en mai à Grasse, enfin, le jasmin se cueille de juillet à fin octobre.
Dates de lancement :
• Le Muguet :
1er mai 2025
• La Rose :
1er juin 2025
• Le Jasmin :
1er septembre 2025
Parfums disponibles en édition limitée à 200 pièces au prix de 1 200 euros.
Article écrit par Sirine Errammach, à retrouver dans le numéro n°12 du magazine OniriQ.
Image de Une : Crédit photo Piotr Stoklosa pour Christian Dior Parfums



