L’exhibition(niste) II, Louboutin récidive ! 

Christian Louboutin en compagnie d’Allen Jones

L’exhibition(niste) II, Louboutin récidive ! 

Deuxième volet de L’Exhibition[niste]. Après le palais de la Porte Dorée à Paris en 2020, l’exposition Christian Louboutin est revenue entre ciel et mer, au bord de la Méditerranée, dans une scénographie « oversize » au Grimaldi Forum Monaco durant l’été 2022 (du 9 juillet au 28 août 2022).

Consacrée à l’imaginaire du créateur à travers des œuvres qui l’ont inspiré, notamment sa célèbre semelle rouge carmin, l’exposition a dévoilé un regard aussi acéré que joyeux sur la création. Une sorte de musée imaginaire où la sélection de souliers iconiques entre en résonance avec ses nombreuses collaborations (David Lynch, la chorégraphe Bianca Li ou encore la vidéaste Lisa Reihana) mais aussi une installation sur mesure d’Allen Jones. L’occasion pour nous était de rencontrer ce flamboyant dandy artisan du luxe.

Désirée de Lamarzelle : L’exposition L’Exhibition[niste] II est-elle davantage une rétrospective de votre travail qu’un hommage à de grands artistes ?

Christian Louboutin : C’est important de rendre hommage aux lieux, aux formes, aux objets, aux gens ou aux cultures. En particulier en ces temps troublés où l’on nous parle d’appropriation culturelle. Je ne comprends pas du tout ce procès permanent : on doit pouvoir parler de ce qu’on aime, spécialement nos sources d’inspiration, sans avoir peur de froisser des susceptibilités. Je n’ai pas besoin d’avoir du sang amérindien pour revendiquer mon amour des masques du Nouveau-Mexique ou des poupées Hopi. On a le droit de s’approprier une culture qui n’est pas la nôtre car les échanges sont intrinsèques à la culture. Il suffit d’observer comment les civilisations ont puisé leur inspiration au-delà des frontières et des périodes de l’histoire. La culture est aussi ce que l’on retient, ce que l’on digère et ce que l’on fantasme d’une histoire et d’un patrimoine sans être forcément incollable sur la civilisation en question.

L’exhibition(niste) II, Louboutin récidive !
Christian Louboutin en compagnie d’Allen Jones

Désirée de Lamarzelle : Comment avez-vous pensé la répartition entre vos propres créations et les autres artistes ?

C.L. : Il y a surtout les œuvres qui me paraissaient importantes. Les artistes ont toujours été pour moi une source d’inspiration. Si on prend la sérigraphie Flowers d’Andy Warhol, c’est en pensant à ce tableau que j’ai dessiné des fleurs sur mon soulier et qu’insatisfait, j’ai rajouté du vernis rouge sur la semelle. Je fonctionne avec ces sources d’inspiration qui sont de l’ordre de l’inconscient puisque je fais travailler ma mémoire, sans essayer de les reproduire. D’ailleurs quand je dessine, je ne travaille sur aucun document, pour continuer à aller puiser dans mon imaginaire.

Désirée de Lamarzelle : Parmi les artistes exposés, quel parallèle faites-vous entre votre travail et le leur ?

C.L. : Il y a vraiment ce rapport au corps dans lequel que je me retrouve complètement en ce qui concerne Allen Jones qui est assez controversé. Pourtant, sa fétichisation du corps dénonce la codification de la femme comme objet. Et puis c’est également un maître du dessin. À l’instar du plasticien Imran Qureshi, un des autres artistes exposés, qui est un très grand peintre pakistanais, célèbre pour ses magnifiques miniatures. En revanche, fait étonnant, cet orfèvre du détail n’a jamais réussi les souliers.

Désirée de Lamarzelle : Qu’est-ce qu’un soulier « raté » ?

C.L. : Ce sont en fait des proportions qui ne sont pas justes. Même les très grands maîtres ne savent pas forcément dessiner les souliers. Par exemple, Allen Jones connait parfaitement les proportions.

Désirée de Lamarzelle : C’est essentiel, cette technicité dans la fabrication de vos souliers ?

C.L. : Oui, j’ai beaucoup travaillé en pensant aux danseuses qui m’ont toujours fait fantasmer. D’ailleurs, pour mon premier job, à 17 ans, j’étais assistant stagiaire aux Folies Bergère. Même si je n’ai jamais créé des souliers pour les danseuses, j’ai commencé à dessiner en les observant. J’adorais les danseuses, les voir monter, descendre des escaliers pendant des heures. Cela m’a énormément apporté de les regarder travailler pour comprendre la sculpture du corps. J’observais leur démarche : le fait de voir avec quel soulier on peut danser, comment allonger les jambes. Il y a plein de défis techniques qui se cachent dans la construction intérieure du soulier.

Désirée de Lamarzelle : Pour revenir à l’exposition, il y a aussi un travail spectaculaire de scénographie…

C.L. : Avec cet espace de 2 000 mètres carrés, il n’y avait pas de limite dans la scénographie. J’avais carte blanche, car au Grimaldi Forum, les expositions sont pensées complètement différemment avec une liberté dans leurs conceptions et leurs narrations qui m’ont permis de ré-imaginer mon exposition : j’ai pu faire tout ce que j’avais laissé de côté pour des raisons évidentes de limitation d’espace, sans oublier le jeu avec la lumière.

Désirée de Lamarzelle : Vous pourriez prendre goût à ce métier de mise en scène ?

C.L. : D’une certaine manière, je m’étais déjà essayé à la mise en scène en tant que directeur artistique du Crazy Horse. J’ai endossé ce rôle le temps d’une saison avec beaucoup de plaisir : c’était très amusant de faire tous les tableaux et de choisir les danseuses, les costumes, la musique… mais c’est un métier très chronophage. On ne peut pas l’exercer parallèlement car j’ai le souci des choses bien faites. (Rires)

L’exhibition(niste) II, Louboutin récidive !

Désirée de Lamarzelle : Avec toutes ces œuvres qui vous appartiennent, vous sentez-vous collectionneur ?

C.L. : Non, parce qu’un collectionneur veut parfaire une collection qui s’apparente à une forme d’œuvre d’art en soi. Et d’ailleurs, l’idée de me séparer d’une pièce pour en acquérir une autre pour améliorer ma collection m’est étrangère. Je ne me sépare de rien. (Rires) À moins de l’offrir à quelqu’un de proche.

Désirée de Lamarzelle : Vous avez été l’assistant de Roger Vivier, considéré comme un sculpteur du pied. Vous définiriez-vous également ainsi ?

C.L. : Pas comme un sculpteur, même si j’ai vraiment une passion pour la sculpture. D’ailleurs quand j’achète des œuvres d’art, ce sont pour la plupart des sculptures ou des objets en trois dimensions, et c’est, j’imagine, une forme de déformation professionnelle. J’ai tellement l’habitude de regarder les souliers comme un objet, que cela m’a donné cette inclination pour la troisième dimension : j’aime tourner autour des choses, ce qui n’est pas possible avec la peinture ou la photographie. J’ai un rapport que je définis comme émotionnel avec la sculpture, mais je ne me considère pas comme un sculpteur.

Désirée de Lamarzelle : Quelle serait la définition la plus fidèle de vous ?

C.L. : Je me considère définitivement comme un artisan du luxe. Ma place est à l’atelier, en train de régler des formes. Et quand, par exemple, j’ai un rendez-vous pour l’exposition à Monaco, j’en profite pour aller en Italie où je vais passer quelques jours dans l’usine à corriger tous les volumes, tous les prototypes, tous les dessins…

Désirée de Lamarzelle : Peut-on dire que c’est principalement le secteur du luxe qui fait vivre ces métiers de l’artisanat ?

C.L. : Oui beaucoup. Par exemple, la maison Chanel fait des choses remarquables avec les artisans pour les protéger. D’ailleurs ces grandes marques de luxe ont raison de considérer que sauver ces maisons, c’est se sauver elles-mêmes. J’essaie également de rendre hommage au savoir-faire d’exception des artisans qui fabriquent nos sacs cabas. Je peux passer des journées entières à explorer des régions suivant les recommandations d’amis, allant d’un artisan brodeur à un fabricant de panier pour découvrir des talents que je vais mettre en avant, comme au Portugal, au Mexique ou en Grèce cette année.

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Vue de l’exposition, Bhutaneese Theatre

Désirée de Lamarzelle : J’ai lu vous concernant que vous aviez su « provoquer la chance » à vos débuts…

C.L. : Au fond, ma chance est aussi le fruit d’une série de hasards plutôt bénéfiques. J’avais arrêté de dessiner des souliers, je n’y croyais plus, et au même moment, j’essayais d’acheter une lampe chez Éric Philippe, l’antiquaire de la galerie Véro-Dodat où je retournais chaque semaine en vain. Peut-être fatigué par moi, ce dernier m’a suggéré d’ouvrir ma propre boutique, au bout du passage, dans une galerie qui était libre et de ne pas abandonner l’idée de créer mes souliers : cela a été le déclic. Donc provoquer sa chance selon moi, c’est comprendre qu’il faut agir quand on est bien soi-même plutôt que d’attendre le moment. Et faire preuve certainement d’une bonne dose d’inconscience !

Désirée de Lamarzelle : Cela explique aussi que vous ayez refusé les propositions de rachat et que votre maison soit toujours indépendante ?

C.L. : C’est une très grande forme de liberté : j’ai un dessin qui est libre, je fais ce que je veux. Cela change beaucoup de choses dans le travail.

Désirée de Lamarzelle : Quelle est la dernière fois que vous vous êtes émerveillé ?

C.L. : En allant voir un film dont je ne savais rien et qui m’a beaucoup marqué. Être surpris est pour moi une source d’émerveillement. Et puis le cinéma est une source d’inspiration dans mon travail : je pense beaucoup en cinématographie.

Désirée de Lamarzelle : Le fait d’être étiqueté chausseur de stars vous agace-t-il ?

C.L. : Ça me va très bien même si cela peut paraître réducteur. (Rires) D’ailleurs je dois beaucoup à Caroline de Monaco, devenue une grande amie, qui a participé à ma jeune aventure. Elle a été ma bonne fée en passant par hasard devant ma vitrine. Elle est entrée acheter un modèle alors qu’une journaliste de mode était là… cela m’a forcément beaucoup aidé.

Article écrit par Désirée de Lamarzelle, à retrouver dans le n°1 d’OniriQ Magazine.

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