Hervé Van Der Straeten : Il n’y a jamais eu de stratégie préméditée. J’ai plongé dans la création avec une urgence presque instinctive, alors que j’étais encore étudiant aux Beaux-Arts. Dès ma deuxième année, j’ai lancé mon entreprise, répondant à une demande croissante pour mes bijoux. L’auto-édition s’est imposée naturellement comme mon fil conducteur : produire mes propres pièces, orchestrer chaque étape du processus.
Progressivement, j’ai structuré un atelier, une équipe, et mon travail du métal m’a conduit du bronze aux luminaires, aux miroirs, puis au mobilier. Il y a vingt-cinq ans, j’ai ouvert ma galerie, façonnant un univers qui s’est enrichi au fil des collaborations et de l’intégration de savoir-faire au sein de mes ateliers. Cela a été une évolution organique, guidée par mes intuitions et mes désirs.
Vous avez débuté aux Beaux-Arts. Vous considérez-vous davantage comme un artiste contemporain ou un designer ?
H.V.D.S. : Le terme de designer me convient parfaitement. Être designer, c’est concevoir des objets du quotidien comme des pièces plus exceptionnelles, sans pour autant se revendiquer artiste. La frontière entre les deux est poreuse: certains artistes adoptent une approche commerciale, tandis que des designers peuvent inscrire leur travail dans une quête purement artistique. Tout est une question de positionnement et d’intention.
On vous décrit souvent comme un pionnier du « collectible design ».
H.V.D.S. : C’est un fait. J’ai commencé à créer des objets en auto-édition dès les années 1990, à une époque où ce modèle était encore peu répandu. Nous étions peu nombreux en France à nous engager dans cette voie : Garouste & Bonetti, Éric Schmitt, André Dubois… Nous formions un cercle restreint, un microcosme expérimental. Ce qui caractérise notre démarche, c’est un rapport intime à l’artisanat : nous travaillons de manière artisanale, dans une logique de production restreinte et qualitative. Mon engagement principal aujourd’hui réside avant tout dans la transmission des savoir-faire.

Le retour du mobilier des années 1980 et du design ornemental signe-t-il la fin du minimalisme scandinave ?
H.V.D.S. : Aujourd’hui, tout coexiste. Il n’y a plus de tendances dominantes, mais plutôt une multiplicité d’approches.
Si l’on devait caractériser notre époque, on pourrait dire qu’elle oscille entre une esthétique sculpturale et un retour à la rondeur, au bois naturel, à des teintes apaisantes. Après les années 2000, marquées par des formes facettées, des lignes anguleuses et structurées, nous sommes entrés dans une ère où la douceur s’impose.
Quels artistes inspirent votre travail ?
H.V.D.S. : Mon regard se nourrit d’influences multiples : l’architecture, l’art décoratif français et japonais, l’art contemporain. J’ai une fascination pour Malevitch, Ettore Sottsass. J’aime aussi le mobilier du XVIIIe siècle, dont l’extrême sophistication et la maîtrise d’exécution me captivent.
Votre travail oscille entre équilibre et tension, entre pleins et vides. Comment décririez-vous votre processus créatif ?
Hervé Van Der Straeten : Chaque création est une recherche d’equilibre et de rupture. Je veux aller toujours plus loin dans l’exploration des formes, ouvrir de nouvelles perspectives. Mon exposition actuelle, « Antidote », pousse cette radicalité : la console Antidote illustre cette quête de tension entre des volumes en équilibre apparent, jouant avec la perception et l’illusion. Tout commence par le trait. Le crayon est mon outil premier, bien avant l’ordinateur. Je travaille d’abord sur la structure, puis vient la matière qui va donner vie à l’objet. Parfois, c’est l’in-verse, mais la rigueur du dessin me permet d’ancrer mes idées.


Il y a également ce mariage entre la forme brute et le raffinement extrême…
H.V.D.S.: Oui, la console Network Maison illustre bien cette dualité: ses tuyaux, initialement bruts, sont façonnés avec une extrême minutie jusqu’à devenir de véritables objets précieux.
Dans l’ensemble de mes créations (lustres, tables, consoles), la géométrie, même déconstruite, règne en maître.
Quand avez-vous su que le design et la création seraient votre langage ?
H.V.D.S.: Le déclic a eu lieu à 16 ans, en découvrant les musées. Un professeur d’arts plastiques au lycée a aussi joué un rôle déterminant. Pourtant, mon parcours n’était pas tracé : j’étais en filière scientifique et technologique avec l’ambition de devenir ingénieur. J’ai appris le dessin industriel, la précision, la rigueur dans la conception. Les Beaux-Arts ont ensuite nourri une approche plus libre et intuitive. Ces deux aspects, rigueur et spontanéité, coexistent encore aujourd’hui dans mon travail.
Votre exigence du détail, perceptible dans vos dessins comme dans vos réalisations, est-elle essentielle à votre travail ?
H.V.D.S. : Elle est essentielle. Commencer par le dessin de bijoux m’a appris à travailler à des échelles infimes, ce qui impose une rigueur absolue. En changeant d’échelle, cette exigence s’est simplement transposée. L’ébénisterie, par nature, demande une précision extrême : chaque détail est calculé au dixième de millimètre. Mes voyages au Japon ont également renforcé cette quête de justesse.
Vous avez vos propres ateliers d’ébénisterie et de bronze. Quel rôle joue l’artisanat dans votre démarche ?
H.V.D.S.: C’est central. Mes ateliers à Bagnolet regroupent des ébénistes et des bronziers. La transmission des savoir-faire est une responsabilité fondamentale. Sans l’expertise des artisans, mes dessins ne seraient que des esquisses. Le dialogue avec eux est au cœur de mon travail.



Vos créations figurent au Mobilier national et au musée des Arts décoratifs. Que représente cette reconnaissance institutionnelle pour vous ?
H.V.D.S. : C’est un honneur. Voir mes pièces intégrées à ce patrimoine confère une légitimité qui dépasse le cadre de la création contemporaine, les inscrivant dans une histoire plus vaste des Arts décoratifs.



