L’abstraction vivante de Julie Mehretu

L’abstraction vivante de Julie Mehretu

L’abstraction vivante de Julie Mehretu

Julie Mehretu ne peut et ne veut pas expliquer ce qui se passe dans ses tableaux. L’artiste superpose dans ses toiles en grand format des événements historiques, des souvenirs, des sentiments et expériences de vie. OniriQ a réussi à la faire parler…

Par ces couches enchevêtrées de peinture qui explosent dans une forme d’abstraction presque « vivante », un nouveau langage plastique, topographique, s’impose à vous. L’œuvre de Julie Mehretu extraordinairement cohérente et puissante a percé au niveau international puisque la plasticienne américaine d’origine éthiopienne se hisse parmi les 100 premières signatures du marché mondial. Après des expositions au Museum of Modern Art et une rétrospective au Whitney Museum (2021), le Palazzo Grassi à Venise accueille, jusqu’en décembre, sa plus grande exposition à ce jour en Europe.

Désirée de Lamarzelle : Peut-on dire que votre peinture oscille entre abstraction et figuratif ?

Julie Mehretu : Dans ma peinture, je m’intéresse à l’espace des possibilités et au fait que l’abstraction peut en quelque sorte défier le langage. On oppose souvent l’abstraction à la figuration mais, en réalité, dans les œuvres figuratives, on peut voir beaucoup d’abstraction. Et a contrario, l’abstraction peut évoquer, voire imiter des choses que nous comprenons dans le monde visuel et auquel nous nous référons. Disons que l’on peut y voir une forme de confrontation entre une rigueur presque architecturale et de la couleur et des formes qui émergent. Cela se rapproche parfois de la fouille archéologique. La peinture qui joue avec l’abstraction offre beaucoup de possibilités parce que c’est un espace où l’on trouve une grande liberté.

Julie Mehretu's living abstraction
Julie Mehretu-Stadia

Désirée de Lamarzelle : Vos œuvres font penser à un parchemin avec une dimension futuriste, que le spectateur doit décrypter.

J.M. : Je pense que la peinture est un moyen de comprendre le monde. C’est un espace à la fois d’investigation et d’interrogation mais aussi de libération. Ma peinture est une forme de reflet du monde, tout en tentant d’inventer quelque chose de nouveau, à travers tous les langages possibles. Dans cette superposition de couches, il y a l’idée de la peau, mais aussi d’une matière qui permet de voir à travers. Qu’il s’agisse de parchemin, des parois d’une grotte, de la toile des tableaux, ou des murs d’une ville, les hommes ont toujours marqué leur empreinte en peignant les surfaces. C’est fondamentalement cet espace d’expression qui m’intéresse dans la peinture, même si je n’ai aucune idée où le pinceau ou le crayon va me mener quand je commence. C’est un processus qui évolue en permanence et l’œuvre faite de ces strates finit par accoucher d’elle-même.

Désirée de Lamarzelle : On parle souvent de cartographie, d’atlas tridimensionnel. C’est drôle de penser que votre père est géographe.

J.M. : Oui, mon père était professeur de géographie économique à l’université. Nous sommes une entreprise familiale (Rires). J’ai hérité de mes parents cette volonté d’apprendre et de travailler en m’intéressant à la géographie, mais aussi l’architecture, l’urbanisme et l’histoire. Je suis attirée par les images et, généralement, par ce qu’elles révèlent de notre monde.

Julie Mehretu's living abstraction
Julie Mehretu-Metoik

Désirée de Lamarzelle : Faites-vous une peinture engagée ?

J.M. : À travers ma peinture, j’essaie de donner un sens à notre époque et à notre situation actuelle, qu’elle soit politique, historique ou sociale. Nous sommes inondés d’images d’actualité, ultra médiatisées. Ces images de violence, de guerre ou de catastrophes climatiques montrent à quel point nous sommes prisonniers de dynamiques sociales et politiques très complexes. Il y a cette interrogation sur qui nous sommes et pourquoi nous continuons à faire ces choses alors que ce n’est pas nécessaire : nous n’avons pas nécessairement besoin de nous entretuer. C’est comme un impératif pour moi de peindre à partir de cela.

Désirée de Lamarzelle : Votre peinture a évolué avec le temps et les événements politiques, comme l’investiture de Trump.

J.M. : Oui, mes peintures ont beaucoup changé depuis trente ans. Elles ont subi de nombreuses transformations, en passant du noir et blanc à la couleur, avant de revenir au gris, puis à une forme d’effacement et, récemment, j’ai réintroduit de la couleur. Plus elles progressent, plus les informations se superposent, de sorte qu’il est difficile de les déchiffrer. Et c’est intentionnel. Il s’agit presque d’un filtrage, d’une sorte de peau ou de couche d’informations mais je ne révèle pas nécessairement quel bâtiment provient de quel endroit. J’essaie avec ma peinture d’offrir une sorte d’expérience, comme vous pouvez en vivre avec le cinéma, la musique ou la sculpture et la vidéo. C’est l’aspect « transformateur » de l’art qui m’intéresse.

Désirée de Lamarzelle : La notion de temps est également centrale : vos immenses toiles demandent de prendre du temps pour les regarder.

J.M. : Oui, le temps est essentiel. Tout d’abord la peinture prend du temps. Mais se comprendre en tant qu’artiste prend du temps également. Dans l’évolution de ma peinture, les transitions elles-mêmes prennent du temps. Nous vivons dans ce que j’appelle un état d’hyper-information, notamment en consommant des centaines d’images par jour sur nos téléphones. Et pourtant, je suis toujours stupéfaite de voir que des centaines de milliers de personnes font la queue pour regarder une peinture dans un musée. C’est comme si ces personnes avaient l’intention d’expérimenter quelque chose. Ils font l’expérience du temps.

Julie Mehretu's living abstraction
BMW Art car with Julie Mehretu

Désirée de Lamarzelle : Après Andy Warhol, Roy Lichtenstein, Cao Fei et Jeff Koons, BMW vous a invitée à signer le BMW Art Car. Comment cela s’est-il passé ?

J.M. : J’avais d’abord décliné cette invitation, mais c’est en assistant aux 24 Heures de Daytona, l’année dernière, que j’ai su comment j’allais aborder mon interprétation de la BMW Art Car. J’ai observé la course, les pilotes et l’équipe des stands. J’ai compris qu’il s’agissait d’innovation, d’imagination, de repousser les limites du possible. Je suis fascinée par le volume impressionnant de données, calculs et connaissances qui a été utilisé pour réaliser cet objet tridimensionnel. Je voulais que la voiture ait un petit côté « chaotique » pour, qu’une fois en mouvement, elle paraisse floutée. Quand on observe l’Art Car, on n’a pas l’impression qu’elle porte une œuvre d’art, mais plutôt qu’elle a aspiré l’œuvre par sa calandre. Mais c’est l’adaptation d’une peinture que j’ai faite.

Désirée de Lamarzelle : Que voulez-vous dire par adaptation ?

J.M. : Parce qu’on ne peut pas peindre directement sur la voiture, j’ai choisi de numériser une œuvre existante, Everywhen, en reprenant le code des couleurs et des formes du tableau. J’ai pris des photos très détaillées, et ajusté, morceau par morceau, les images haute résolution sur les contours du véhicule grâce un système de balayage 3D. Si l’ensemble ne ressemble pas à la peinture, on peut tout de même dire qu’il vient de cette peinture.

Désirée de Lamarzelle : Quel sont les artistes qui vous inspirent ?

J.M. : Il y en a beaucoup, d’ailleurs, je voyage partout dans le monde pour aller voir un maximum de chef-d’œuvres, dont certains très anciens. Je suis aussi le travail d’artistes contemporains, mais si je ne devais en citer qu’un, ce serait Caravage.

Article rédigé par Désirée de Lamarzelle, à retrouver dans le numéro n°8 du magazine OniriQ.

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