Bernar Venet, un monument du minimalisme

Bernard Venet artiste Fondation Venet
Bernard Venet artiste Fondation Venet

Bernar Venet, un monument du minimalisme

Reconnu aujourd’hui comme l’un des artistes français contemporains majeurs et un acteur incontournable de l’art conceptuel, Bernar Venet est également le précurseur de la radicalité absolue dans l’art, visant à supprimer tout ce qui rappellerait une procédure picturale. 

Ses sculptures monumentales en acier courbé sont exposées dans le monde entier. Bernar Venet, l’un des artistes contemporains les plus importants et reconnu internationalement, nous a accueillis pour une rencontre dans sa fondation au Muy (Var).

Désirée de Lamarzelle : Comment décide-t-on de devenir artiste ?

Bernar Venet : Parfois, on n’a pas le choix. Enfant, j’étais un élève comme les autres : ni le meilleur ni le pire, mais discret. J’étais issu d’une famille extrêmement pauvre d’ouvriers. Ce n’est pas du misérabilisme, si je vous dis cela c’est pour mieux expliquer le contexte de mes premiers pas dans l’art. Celui d’un garçon sans aspérité particulière, voire plutôt complexé, qui découvre un jour dans le regard de son instituteur de l’étonnement et de l’admiration pour ses dessins. Cela a été une prise de conscience : je pouvais me faire remarquer dans un domaine qui me passionnait car je dessinais déjà sans arrêt.

Désirée de Lamarzelle : Vous y avez mis toute votre énergie…

B.V. : Vers 11 ans, je peignais des fleurs, des marines, des montagnes jusqu’à ce jour très précis où ma mère m’a emmené à Digne pour acheter de la peinture à l’huile. Le déclic est venu dans la boutique où j’ai été happé par un livre dont l’illustration montrait un tableau. Quand j’ai demandé de qui il s’agissait, et que l’on m’a répondu « Renoir », j’entendais ce nom pour la première fois. Mon univers se réduisait à celui d’une famille qui allait travailler à l’usine tous les jours. J’étais moi-même destiné à devenir ouvrier et c’est à ce moment que j’ai vu la possibilité d’un autre monde. Alors oui, j’ai dès lors mis toute mon énergie dans la peinture. Bien entendu, il ne suffit pas d’avoir du talent, de savoir dessiner ou de peindre. C’est l’esprit créatif qui compte le plus. Je n’étais d’ailleurs pas attiré par la qualité de la peinture, mais par la force créative qui se dégageait de tableaux comme ceux de Picasso (sa période bleue), de Cézanne, de Matisse. Ils me fascinaient par leur composition. Sans oublier ma découverte de l’abstraction avec Paul Klee.

Bernar Venet, un monument du minimalisme
Domino Collapse, 2021. Performance du 1er mai 2022. Exposition : Bernar Venet, 1961-2021: 60 Years of Performance, Painting and Sculpture, Kunsthalle Berlin, Aéroport de Tempelhof, Berlin, Allemagne.

Désirée de Lamarzelle : Jusqu’à ce tournant vers l’art conceptuel, dont vous êtes considéré comme l’un des pionniers.

B.V. : Lors de mon service militaire, en découvrant une coulée de goudron sur une falaise, j’ai ressenti le besoin d’habiter l’art autrement, de rompre avec la forme traditionnelle de la peinture : des tableaux tout noirs avec du goudron. C’était dans ma nature, j’aimais le noir, il fallait y aller. Et alors, cela devient un tout autre discours, comme une forme de radicalité absolue qui vise à déconstruire tout ce que l’on sait déjà sur le geste artistique : ne rien exprimer, ne rien signifier, mais faire. C’est la pensée de déverser du charbon n’importe comment, sans ordre prédéfini, sans contour préconçu, qui est plus important que le résultat lui-même.

Désirée de Lamarzelle : C’est à ce moment que vous avez décidé d’être plus radical ?

B.V. : On ne se dit pas que l’on veut être plus radical, on l’est par nature. Mais surtout on ressent une insatisfaction. Un sentiment permanent qui nous pousse à créer toujours et encore. Il faut y aller et le temps presse. Je n’ai plus que vingt-cinq ans maximum à travailler, vous comprenez.

Désirée de Lamarzelle : Pourquoi le très jeune artiste que vous étiez a-t-il décidé de quitter la France ?

B.V. : Si je suis parti aux États-Unis, c’est parce qu’il y avait un contexte. Il faut remonter à l’année 1961 qui consacre l’avènement du pop art avec, à Paris, ce que l’on appelle « la figuration narrative », un mouvement d’artistes parmi lesquels j’avais beaucoup d’amis mais qui était à contre-courant de mon travail d’abstraction. En France, personne ne regardait mes tableaux et aucune galerie ne voulait m’exposer. Grâce à mon ami Arman qui m’a payé mon billet et m’a accueilli, j’ai pu partir à New York découvrir les artistes de l’avant-garde de l’art minimal. Avec leurs œuvres géométriques, abstraites, industrielles, ce fut une révélation pour moi : tout correspondait à mes idées. J’avais toutes les raisons de m’accrocher, et d’aller à la rencontre de ceux qui faisaient partie de ma famille.

Désirée de Lamarzelle : Malgré votre notoriété internationale, vous n’étiez pas connu en France. Peut-on parler d’ostracisme de la part des galeries ?

B.V. : Il y a toujours eu un décalage avec la France. À New York, les choses se sont passées très vite car j’ai exposé au bout de deux ans chez de très grands galeristes : Léo Castelli, Virginia Dwan et Paula Cooper. En 1971, j’étais inconnu en France alors que le Centre culturel de New York organisait ma rétrospective et que je n’avais que 30 ans. Ma notoriété était presque suspecte pour le milieu de l’art en France. Et peut- être que je n’étais pas dans une logique de séduction non plus pour me faire connaître. Aujourd’hui, on connaît très bien mes sculptures mais moins l’ensemble de mes travaux. D’ailleurs, on ne connait même pas mon nom, ni ma tête (Rires). Mais c’est parfait ainsi. Je souhaite seulement que mes œuvres demeurent et qu’elles participent à la vision de l’art d’aujourd’hui.

Désirée de Lamarzelle : On vous présente en effet souvent comme l’artiste aux sculptures d’acier.

B.V. : On me dit sculpteur mais, en réalité, je ne le suis pas car je me définis comme un artiste avec une matrice conceptuelle qui me permet de m’exprimer à travers différentes disciplines. C’est-à-dire que le même contenu, la même idée, le même concept peuvent être transmis à travers la peinture, la sculpture, la poésie, la vidéo, la musique et la performance. C’est une pensée qui se matérialise au travers de soixante années de travail, qui comprend des évolutions et des remises en question dans l’interrogation du fait artistique.

Bernar Venet, un monument du minimalisme
Arc majeur, 2019, acier corten, 60 x 75 x 2,25 m. Installation : autoroute E411, km 99, Belgique.

Désirée de Lamarzelle : Comment définiriez-vous le processus de création dans votre travail ?

B.V. : Le point de départ est généralement une simple idée dont je n’ai pas encore la finalité mais où le hasard peut m’amener à une solution qui sera bien plus intéressante que l’idée d’origine. C’est par exemple ce que j’appelle « l’accident » : la chute désordonnée de barres de métal parfaitement alignées au mur qui va laisser la gravité et le hasard décider de la disposition de ces éléments. C’est mon œil, comme une intuition, qui m’indique si c’est une bonne idée.

Désirée de Lamarzelle : Beaucoup de vos sculptures sont exposées en extérieur. Peut-on parler de confrontation avec la nature ?

B.V. : On me pose souvent la question. Cette relation avec l’espace, je n’y pense jamais. Je ne fais pas du land art. J’essaie tout simplement de voir avec mon vocabulaire de plasticien comment je peux créer quelque chose. L’espace, c’est de la sculpture en soi. Il est vrai que je préfère la sculpture à l’intérieur parce que l’espace y est plus neutre et non parasité par ce que l’on voit comme la nature. Mais quand je fais une installation en extérieur, je préfère quand même que cela s’accorde avec la nature. Qu’il s’agisse du château de Versailles où la sculpture servait d’encadrement du château ou encore d’une commande en Arabie saoudite où je vais travailler sur photos, je veux que tout concorde. Mais mon processus créatif est principalement d’aller dans mon usine en pensant seulement à faire quelque chose d’intéressant. Mon seul moteur est de travailler en réfléchissant.

Bernar Venet, un monument du minimalisme
84.5° Arc x 13, 2021, acier corten, 511 x 2380 x 560 cm. Installation : Le Muy, France

Désirée de Lamarzelle : La logistique parfois démesurée de vos installations fait-elle partie de l’œuvre au même titre que le résultat ?

B.V. : En ce qui concerne la sculpture en acier Arc majeur que j’avais imaginée en 1985, son installation trente ans plus tard sur l’autoroute belge E411 est la plus haute d’Europe. Ce sont 200 tonnes d’acier réparties sur 75 mètres de diamètre qui ont été acheminées sur 9 camions et montées sur place à l’aide de deux grues. Mais même dans cette forme de dé- mesure, la solution pour y arriver ne fait pas partie pour moi de l’œuvre. C’est juste intéressant. Contrairement à Christo, dont le contenu qui précède la réalisation de l’œuvre est très important, car cela fait partie d’un tout.

Désirée de Lamarzelle : Pourquoi avoir créé une fondation de votre vivant ?

B.V. : Quand les musées ont commencé à vouloir visiter la collection de sculptures que j’avais installées dans mon parc, j’ai pris conscience de l’importance de pérenniser mon travail mais aussi ma collection des artistes qui me sont chers comme Franck Stall, Dan Flavin, Robert Motherwell, Carl Andre, Richard Long, James Turrell, Donald Judd ou encore Sol LeWitt. À travers la fondation, c’est aussi un parcours qui témoigne de la renommée de l’art contemporain minimaliste et conceptuel, car j’ai la prétention de penser qu’il n’y a personne dans mon parc qui ne sera pas dans l’histoire de l’art dans 200 ans. C’est pour moi une grosse responsabilité vis-à- vis du public. Quand je vois des galeries très prestigieuses qui exposent des artistes très commerciaux, cela me rend furieux.

Désirée de Lamarzelle : Qu’est-ce qu’un bon galeriste selon vous ?

B.V. : J’ai envie de répondre avec nostalgie que ce sont les galeristes engagés des années 60 à New York, comme Paula Cooper et Leo Castelli. Ils avaient une idée, un goût et défendaient une esthétique nouvelle, radicale. Ils ne parlaient que d’art. Il n’était pas question d’exposer des artistes auxquels ils croient moins mais qui font rentrer du cash pour payer le loyer.

Article rédigé par Désirée de Lamarzelle à retrouver dans le numéro n°9 du Magazine OniriQ.

Partagez cet article :

Vous aimerez sûrement :