Laurent Proux, capte la cadence des gestes et le souffle des corps au travail. Chaque tableau devient une scène suspendue, où l’on ressent à la fois la tension des muscles et le silence des paysages intérieurs. Dans ses œuvres de peinture contemporaine, le réel industriel flirte avec une douceur presque mythologique. On avance entre fracas d’atelier et clartés diffuses, comme si la matière elle-même hésitait entre l’effort physique et l’élévation spirituelle. Une poésie des contrastes, à la fois physique, picturale et profondément humaine, qui interroge la relation entre l’art, le travail et le monde. Chez ce peintre français né en 1985 et formé à l’École des Beaux-Arts de Paris, cette exploration prend corps dans une œuvre saluée par plusieurs distinctions, dont le prestigieux Prix de peinture Pierre-David Weill de l’Académie des beaux-arts.

Désirée de Lamarzelle : Votre exposition explore la dualité corps au travail versus le corps libéré. En quoi cette résidence at-elle influence votre approche ? Votre peinture traduite-elle un héritage social lié au monde industriel ?
Laurent Proux : Oui, même si le terme héritage social me déroute un peu. C’est un poids, mais il est bien là. Quand j’étais étudiant, Courbet, figure du réalisme, m’a beaucoup influencé. Le livre Un art du peuple de TJ Clark m’a marqué profondément. Il m’a aidé à penser une peinture ancrée dans le réel, tournée vers le monde ouvrier. Mon père, ancien ouvrier devenu industriel, a fortement inspiré cette sensibilité. Je ne veux pas que ma peinture commente la société de manière militante, mais qu’elle incarne une réalité sociale et humaine, entre actualité et histoire de l’art.
Cette dualité s’est-elle intensifiée lors de votre résidence artistique à Sainte Claude dans le Haut-Jura, territoire industriel et naturel ?
L.P. : Absolument. En découvrant la ville, j’ai été frappé par son identité industrielle forte (34 % de la population active y travaille) et la présence puissante de la montagne. Cette tension entre industrie et nature sauvage alimente ma création.
Vos œuvres oscillent entre machines industrielles, corps fragmentés, symbolisme végétal, figuration et abstraction. Peut-on parler de peinture de tension dans votre processus artistique ?
L.P. : Je travaille souvent à partir de photographies documentaires pour les scènes industrielles. À l’inverse, mes tableaux plus oniriques ou allégoriques sont entièrement issus de ma composition. La nature y est souvent représentée de manière architecturale. L’humain, dans sa vulnérabilité, reste au cœur de mes toiles.

Vous citez Poussin comme héritage ou influence de la peinture classique.
L.P. : Chez Poussin, la rigueur formelle révèle l’émotion. Dans Le Massacre des Innocents, la structure géométrique rend la scène plus violente et poignante. Cela m’inspire : comment donner forme à une émotion sans la diluer.
Vous dites que le milieu ouvrier est peu représenté en peinture contemporaine…
L.P. : Oui, contrairement à la photographie sociale, la peinture a souvent relégué le monde ouvrier. Je m’inscris dans une démarche différente : mettre en relation les corps – nus, ouvriers, anonymes – sans hiérarchie ni cloisonnement. Montrer, sans commenter. Je peins ici le monde ouvrier sans discours idéologique.
Vos résidences à Chicago et à Los Angeles ont-ils changé votre manière de représenter le corps ?
L.P. : Oui, surtout Chicago, avec son urbanisme industriel et ses grands espaces. J’ai découvert des artistes afro-américains des années 30, ou Red Horse, un Amérindien qui documentait la guerre. Leur manière de représenter la violence m’a bouleversé. Cela m’a amené à repenser l’impact social de l’industrie sur le corps.

La lumière est omniprésente dans la composition de vos tableaux…
L.P. : Elle est essentielle. Je compose comme un metteur en scène : je structure la lumière pour guider le regard. Je prépare souvent mes œuvres avec des croquis, collages et esquisses, jusqu’à ce que chaque élément trouve sa place.
À quel moment savez-vous qu’un tableau est terminé dans votre processus artistique ?
L.P. : Quand plus rien ne peut y être ajouté. La justesse du geste, de la touche, m’indique que tout est en place. J’aime l’idée que chaque couleur attendait son moment.
Vous travaillez sur plusieurs toiles à la fois ?
L.P. : Oui, cela évite la lourdeur. Avec le temps, la peinture devient plus fluide, presque intuitive.
Vous êtes un peintre très réfléchi. Passez-vous beaucoup de temps dans les musées ?
L.P. :J’y vais régulièrement. Mais surtout, je pense sans cesse à la peinture : à la matière, au geste, à ce que l’artiste a vécu. Cela nourrit ma propre pratique.
On sent une peinture en constante évolution
L.P. :Je l’espère. Je cherche à donner forme à une expérience, à un regard sur les autres. Ma peinture parle du monde, pas de moi.
Laurent Proux, représenté par la Galerie Semiose



