Toutes fabriquées sur place par un artisan-menuisier, ces sculptures entrent en résonance avec l’île qui se visite entièrement à pied. Une exposition à ciel ouvert que le plasticien aux rayures verticales mondialement connues a imaginé comme un terrain de jeux pour les estivants. Rencontre avec l’un des plus grands penseurs contemporains de l’espace.
Désirée de Lamarzelle : À partir du 28 juin 2022, le public a pu aller voir à l’île d’Arz l’installation éphémère.
Daniel Buren : Oui, mais il ne faut pas utiliser le mot installation car je le trouve absolument incompatible avec mon travail. Ce mot renferme un peu n’importe quoi : cela peut être aussi bien installer des chaussures dans une vitrine… Non, une ins- tallation, ce n’est pas ce que je fais. Cela fait à peu près 55 ans que j’utilise – et je crois pouvoir dire que je l’ai introduit dans le domaine artistique – le terme « travail in situ » aujourd’hui beaucoup utilisé par de nombreuses personnes.
Désirée de Lamarzelle : Un terme dont la définition est, je cite : « L’œuvre naît de l’espace dans lequel elle s’inscrit. »
D.B. : Je n’en ai pas la propriété mais ma définition d’in situ couvre un ensemble de choses : le lieu, l’espace, le temps, les gens spécifiques avec lesquels je vais travailler et qui sont toujours différents. Tout cela est indissociable.

Désirée de Lamarzelle : C’est là dire l’appropriation aléatoire de votre œuvre par le lieu, par les visiteurs, par le contexte…
D.B. : Ce n’est en effet visible que par les gens qui font l’effort d’aller voir la chose. Le travail lui-même et le terme in situ, c’est d’abord le temps, l’espace, les gens ; et dans l’espace, c’est évidemment tout ce qui existe dans l’espace du lieu, même s’il est tout petit. Donc souvent, on pense que c’est l’architecture, mais l’architecture, c’est seulement une des parties de tout cet ensemble.
Désirée de Lamarzelle : Quelle différence faites-vous entre une exposition éphémère dans un musée, par exemple, et celle à Arz ?
D.B. : Sur un plan fondamental, il n’y a aucune différence. Je fais un travail qui joue avec ce qu’on m’offre comme cadre. Cela ne m’empêche pas de faire ce que je veux où je veux sans demander l’avis de personne… chose que je fais toujours même si cela est beaucoup plus rare qu’à mes débuts. Je réponds souvent à des invitations : à celles des musées ou à celles de travailler sur des lieux géographiques comme Arz qui est pour moi un champ de travail.
Désirée de Lamarzelle : Et la différence entre l’éphémère et le permanent ?
D.B. : Aucune. Tout pourrait être permanent si les œuvres éphémères étaient achetées mais, au lieu de cela, elles sont détruites. C’est leur achat qui scelle leur pérennité.
Désirée de Lamarzelle : Les colonnes de Buren intitulées Les Deux Plateaux ont-elles toujours été destinées à être permanentes ?
D.B. : Ah oui, car c’est une commande publique dans l’espace public donc ad vitam æternam, sauf s’il y a une clause qui spécifie par exemple un déplacement ou une destruction. La permanence de l’œuvre est actée par défaut.
Désirée de Lamarzelle : Devenues aujourd’hui un emblème culturel mondial, elles ont suscité des réactions extrêmement violentes en 1986…
D.B. : Oui, cela a été pour moi inattendu, et assez difficile. J’avais gagné ce projet dans le cadre d’un concours et c’était ma première œuvre officielle. Au début, si je trouvais normal que le projet ne fasse pas l’unanimité, je me sentais protégé par le fait que cela soit une commande d’État. Mais il y a eu ensuite une instrumentalisation politique en pleine campagne des législatives où la droite accusait la gauche de détériorer l’espace public en tant que site historique classé… C’est devenu très compliqué quand le Front national a menacé de détruire le chantier. C’était d’autant plus choquant à l’époque que l’on n’avait pas vu une telle vague de violence – avec des relents d’antisémitisme – depuis la guerre. Je me suis finalement entouré de personnes compétentes pour me défendre et on a pu terminer presque sereinement. Du jour au lendemain où cela a été ouvert au public, la polémique a disparu. C’est aujourd’hui l’un des monuments les plus visités à Paris alors que le Palais-Royal était un lieu totalement déserté.

Désirée de Lamarzelle : Y-a-t-il eu d’autres œuvres, depuis, qui ont subi un tel déchaînement de violence ?
D.B. : Peut-être pas autant, mais j’ai été frappé il y a quelques années par ce qui est arrivé à l’artiste américain McCarthy et son « plug » éphémère – évidemment assez irrévérencieux – qui était exposé place Vendôme à l’occasion de la Fiac. Non seulement il a été agressé mais sa création qui est une œuvre gonflable a été détruite par des individus. Ce sont des mœurs absolument inacceptables. J’ai l’impression et je crains que cela soit symptomatique d’une montée actuelle de l’intolérance et d’une certaine misère intellectuelle.
Désirée de Lamarzelle : Certains scandales en leur temps ont marqué l’histoire de l’art, et ont marqué son évolution… C’est le cas des colonnes de Buren ?
D.B. : Oui, le scandale des colonnes est comparable aux scandales artistiques du milieu du XIXe siècle, comme le fut celui du Déjeuner sur l’herbe qui a défrayé la chronique et marqué une certaine évolution de l’art, avec les anciens et les modernes qui s’opposaient. Ces scandales étaient publics à une époque où les salons étaient visités par des foules venues de toute la France. Si leur retentissement pouvait s’étendre aux frontières de l’Europe, j’ai l’impression que les scandales artistiques actuels sont quand même plus circonscrits dans le temps et dans leur portée.
Désirée de Lamarzelle : Vous parlez du « degré zéro de l’art » comme le re- noncement du geste en faveur d’une trame anonyme que sont vos bandes noires et blanches. Comment définir votre travail ?
D.B. : Déjà, en réfutant la définition de mon travail comme œuvre d’art. Je n’ai jamais utilisé ce mot : c’est pour moi un travail – le seul mot que j’emploie – qui a certaines spécificités et qui pose peut-être des questions ou des problèmes. Si les gens pensent que c’est de l’art, ce sont eux qui le définissent, c’est notre société, voire celle du futur, qui en décidera. Un artiste qui se défend en invoquant l’art dans ce qu’il fait, cela me fait vraiment sourire. Ce n’est pas à lui de décider.

Désirée de Lamarzelle : L’œuvre d’art serait un leurre ?
D.B. : L’œuvre d’art ne veut rien dire. C’est quoi ? C’est qui ? Qu’est-ce que ça représente ? Personne n’en sait rien. C’est un point d’interrogation sur l’aventure même de ce processus par rapport aux autres. Quand on travaille et que l’on fait quelque chose qui n’est pas encore défini par les autres, avoir la pré- tention de dire que c’est de l’art me semble vraiment gonflé. D’ailleurs, ceux qui considèrent que ce qu’ils font est de l’art n’ont plus rien à faire puisqu’ils savent déjà ce que c’est…
Désirée de Lamarzelle : Il n’existe pas de définition véritable ?
D.B. : Une définition pourrait être une nomenclature de tout ce qu’on a considéré comme étant de l’art, en remontant à des milliers d’années : on ne sait toujours pas si les peintures rupestres sont de l’art ou si c’est autre chose. Dans ce cas, on pourrait dire qu’il y a des chances que Giotto et d’autres jusqu’à Pollock soient des personnes qui ont fait quelque chose, non seulement dans la peinture, mais aussi par rapport à une grande histoire qui serait dénommée Art.
Désirée de Lamarzelle : Qu’est-ce qui vous anime dans votre travail ?
D.B. : Essayer de chercher quelque chose, qui évidemment a plus à faire avec le dessin que la fabrication du saucisson (Rires). Mais quand on a dit ça, on n’a évidemment pas dit grand-chose. Je travaille dans l’espace, et ce, d’une manière plus proche d’un phénomène sculptural que d’un phénomène pictural car j’utilise des objets. Le lieu devient inséparable de ce que je mets en place et alors le regard voit autrement.
Désirée de Lamarzelle : Peut-on vous définir comme un penseur de l’espace ?
D.B. : Oui, je ne sais pas. En tout cas, c’est sûr que ce travail dans l’espace est sans doute plus emprunté comme terrain de recherches aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Et j’imagine que je ne serais pas autant invité si cela ne s’était pas imposé au même titre que la peinture et la sculpture.
Désirée de Lamarzelle : Vous êtes représenté par Kamel Mennour. C’est quoi un bon galeriste ?
D.B. : C’est quelqu’un qui constitue une équipe, si possible cohérente, d’artistes et qui ensuite se dévoue pour eux, les défend. Et qui arrive à monnayer le travail en question. C’est essentiel : un galeriste qui ne vend rien, ce n’est pas un galeriste, c’est comme un peintre qui ne ferait jamais un tableau.

Désirée de Lamarzelle : Quelles sont les périodes artistiques qui vous ont nourri ?
D.B. : Tout m’a nourri. Et c’est d’ailleurs intéressant d’observer que certaines tendances artistiques ne résistent pas à l’usure du temps qui a tendance à aplanir les différences. Est-ce que cette période existe encore ? Résiste-t-elle à l’effet catalogue de l’art, avec des gens qui ne peuvent pas s’empêcher de faire des liens entre les œuvres. Par exemple, si l’on met l’urinoir de Duchamp à côté d’une sculpture de Giacometti, c’est qu’il n’est plus compris dans son concept, on ne devrait pas pouvoir les voir en même temps. On ne devrait pas pouvoir y réfléchir de façon cohérente, comme s’il y avait un lien. Si on le met dans un musée, comme c’est aujourd’hui le cas, au milieu d’autres œuvres, cela ne fonctionne plus à mon sens.
Désirée de Lamarzelle : Où pourrait-il être exposé ?
D.B. : Je n’ai pas de solution, je ne dis pas où il faudrait montrer l’urinoir, sauf peut-être dans un urinoir d’ailleurs, car Duchamp voulait montrer que n’importe quoi d’absolument banal et même trivial pouvait avoir une certaine valeur. On est toujours trahi par les gens qui vous mettent en avant !
Désirée de Lamarzelle : Pourriez-vous avoir un musée à votre nom ?
D.B. : Ah pas de mon vivant ! Je ferai tout pour éviter la chose si elle se présentait.
Désirée de Lamarzelle : Est-ce que vous pensez que vous avez été sévère avec vous-même ?
D.B. : Je pense, oui. Je ne sais pas si j’ai eu raison d’ailleurs, mais j’ai dû me débarrasser quand j’étais jeune d’une partie de choses que j’avais créées, appelons ça des objets ou des peintures, avec cette intuition que ce n’était pas bon même quand cela semblait réussi. Comme j’ai commencé à créer très jeune, cela m’a permis d’avoir le temps d’évoluer et de faire une sorte de catharsis pour me débarrasser du superflu.
Désirée de Lamarzelle : Il faut savoir se faire violence.
D.B. : Oui, les personnes qui travaillent dans un domaine comme celui de l’art – je n’ose pas dire artistes – ne doivent pas céder à la facilité. C’est parfois un piège d’avoir trop de talent, si on pense par exemple à Cézanne dont les premières peintures à 20 ans étaient franchement mauvaises, quand d’autres au même âge montraient un immense talent : on sent que ce n’est pas facile pour lui ! Je suis convaincu que ce manque de facilité a fait de lui cet artiste qui a créé des œuvres totalement étonnantes. Il a dû complètement se dépasser et créer quelque chose à la mesure de son intelligence pour combler ce manque de facilité. Il faut perpétuellement se remettre en question. Si vous prenez Monet, il n’a pas arrêté de déconstruire tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il savait faire, toute sa vie, jusqu’aux derniers travaux des Nymphéas absolument novatrices, à la limite de l’abstraction.

Désirée de Lamarzelle : Votre prochaine exposition sera donc à Arz. Que vous évoque cette île ?
D.B. : C’est une petite île. Je ne la connaissais pas avant d’aller la visiter. Elle est intéressante car très plate, calme, avec de beaux paysages reposants. Mais surtout elle a pour particularité d’être entourée par la terre, car il n’y a pas de points très élevés et parfois, on ne sait pas si c’est si le terrain que l’on voit à l’horizon qui appartient toujours à l’île, et ce, tout en étant vraiment au milieu de l’eau. Le fait de pouvoir la visiter entièrement à pied offrait la possibilité de faire découvrir l’île à travers mes travaux et, en même temps, de tous les voir alors qu’ils sont disséminés.
Désirée de Lamarzelle : C’est un joli terrain de jeu…
D.B. : Partout où je travaille, cela devient un terrain de jeu, que ce soit sur une île ou dans un musée. En l’occurrence, cela sera aussi un terrain de jeu pour les visiteurs à qui on propose une promenade, avec des plans pour se repérer, assez ludique. J’aime beaucoup cette idée de déplacement car j’ai toujours pensé qu’on ne peut pas voir ce que je fais si on ne bouge pas. Et en même temps, on visite autre chose qui n’a rien à voir avec mon travail, qui est l’île elle-même et ses perspectives.
Article écrit par Désirée de Lamarzelle, à retrouver dans le n°1 d’OniriQ Magazine.



