Gérard Garouste ou quand le figuratif bouscule l’art établi

Garouste ou quand le figuratif bouscule l’art établi

Gérard Garouste ou quand le figuratif bouscule l’art établi

Gérard Garouste a dû attendre ses 76 ans pour toucher du doigt le graal : avoir sa rétrospective au centre Georges Pompidou. Une exposition magistrale (jusqu’au 2 janvier 2023) qui permet de se remémorer les différentes périodes de l’artiste, inspiré par les lectures qui l’ont accompagné tout au long de son parcours.

Dans cette interview, Gérard Garouste se livre sans retenue, avec l’élégance et la finesse qui caractérisent l’homme autant que l’œuvre.

Yves Derai : Le Centre Georges-Pompidou expose actuellement vos œuvres dans le cadre d’une fascinante rétrospective. Quelle démarche artistique a guidé ce travail ?

Gérard Garouste : Mes maîtres m’ont servi de fil rouge. J’ai d’abord voulu mettre en avant La Divine Comédie de Dante, qui a beaucoup inspiré mes débuts. Puis Rabelais qui a failli disparaitre sous l’Inquisition. Ensuite, on passe à Cervantès, un marrane que j’ai lu intensément. Dans une petite salle, on voit aussi la Méguila d’Esther qui est une commande. Désormais, je me concentre sur les études juives et la kabbale qui sont une source d’inspiration inépuisable.

Yves Derai : Le milieu de l’art contemporain ne vous a pas toujours été favorable. Cette exposition prestigieuse est-elle un juste retournement des choses ?

G.G. : Je trouve cela assez logique. Quand je suis sorti des Beaux-Arts, l’actualité était l’art conceptuel avec des artistes de la génération d’un frère aîné tel que Yves Klein et Andy Warhol. On sortait de Picasso ou Matisse, des iconoclastes que j’aimais beaucoup. J’avais d’ailleurs été marqué par les entretiens de Marcel Duchamp avec Pierre Cabanne. Moi qui aimais peindre et dessiner, j’ai pris un coup de pied dans l’estomac.

Garouste ou quand le figuratif bouscule l’art établi
Le Banquet, 2021. Triptyque (de g. à d., 1er panneau : Pourim, 2e panneau : Festin d’Esther, 3e panneau : Le Don de la manne) Huile sur toile. Collection de l’artiste.

Yves Derai : Pourquoi ?

G.G. : À cause de son attitude intellectuelle, pas de son travail de plasticien parce que, justement, c’était autre chose. Les Duchamp formaient une famille d’artistes, mais cela ne l’a pas empêché de dire : l’artiste n’est pas celui qui fait l’œuvre mais celui qui la regarde. Ça cassait tout. J’ai mal vécu cette période mais j’ai été rassuré par le philosophe Roland Barthes.

Yves Derai : Ah ? Pour quelle raison ?

G.G. : Eh bien, il donnait la possibilité de reprendre la peinture pour elle-même, malgré l’émergence de la photographie. En clair, il disait que peindre le portrait de quelqu’un apportait autre chose qu’une photo. C’était une ouverture qui dépassait le monde de la forme. J’aimais aussi ce qu’il expliquait sur la langue : si on prend un mot, disait-il, dans le dictionnaire, on voit qu’il se définit par une cinquantaine d’autres mots. Il faut donc regarder la définition des 50 mots pour comprendre le premier mot. On peut ainsi lire tout le dictionnaire sans jamais avoir la définition d’un seul mot. Roland Barthes ajoutait que c’est à partir de cette boucle que l’écrivain peut créer.

Yves Derai : Et ça vous a plu ?

G.G. : Énormément. Dans l’art, c’est pareil. Des dessins préhistoriques de la grotte Chauvet à l’urinoir de Marcel Duchamp, la boucle est bouclée. On pouvait donc commencer une nouvelle période artistique où la forme reprend ses droits.

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La Dive Bacbuc, 1998. Acrylique sur toile et structure en fer battu. h. : 285 × diam. : 752 cm (toile : h. : 270 × diam. : 600 cm) Collection particulière, France.

Yves Derai : Quel était à l’époque votre rapport à cet art conceptuel, vous qui défendiez une vision figurative ?

G.G. : Face à la posture intellectuelle de Duchamp, je me suis dit : que vais-je faire de mes mains ? Ça m’a d’autant plus inquiété que j’ai toujours eu plus confiance dans mes mains que dans ma tête ! Après cette tabula rasa, il fallait tout recommencer.

Yves Derai : Et donc repartir du figuratif ?

G.G. : Attention, il ne s’agissait pas pour moi d’être am- nésique. Pas question de mépriser les conceptuels. J’aime l’œuvre d’Yves Klein, mais quand il démolit les figuratifs de son époque, on s’en fout complètement. Ce discours est dépassé.En fait, on a le sentiment que pour les artistes conceptuels, le discours qui sous-tend l’œuvre est au moins aussi important que l’œuvre elle-même, si ce n’est plus.

Yves Derai : Pas pour vous.

G.G. : En effet, on a vu nombre d’œuvres sans intérêt recouvertes de citations de philosophes branchés, par exemple… Je trouve ça très prétentieux. Moi, je suis revenu à la base, en traitant à ma manière des sujets comme la mythologie, le sacré, un paysage, un nu… Cela correspond d’ailleurs à la première partie de l’exposition. Puis j’ai continué à vivre ma vie, suivi une psychanalyse, je me suis intéressé au judaïsme et j’ai commencé à peindre ce qui se raconte.

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Centre Georges Pompidou

Yves Derai : À quel moment avez-vous gagné la reconnaissance de votre milieu ?

G.G. : Dans les années 80, j’ai trouvé ce milieu très snob, ces expositions, ces biennales où je n’étais d’ailleurs pas invité me semblaient artificielles. Je vivais à l’époque de mes décors comme au Palace, où venaient Andy Warhol et d’autres qui préféraient ce lieu aux galeries. Dans le milieu de l’art contemporain, il n’y avait pas d’humour, on s’ennuyait avec des discours fumeux, alors qu’au Palace, les gens s’éclataient, dansaient comme des dieux.

Yves Derai : Pourtant, ces coteries qui vous regardaient de haut vont changer leur regard.

G.G. : Oui, à partir du moment où j’ai exposé chez Leo Castelli, aux États-Unis. Tout d’un coup, j’étais dans les plus grandes galeries du monde. Il fallait donc regarder ma peinture autrement.

Yves Derai : Comment cela s’est-il conclu entre vous ?

G.G. : Il y avait une grande exposition en Allemagne où tous les artistes importants de ma génération comme Baselitz ou Kiefer étaient présents et pas un Français. Castelli m’appelle et me dit : « Vous êtes content d’être là ? On vous a donné une bonne salle ? » Très étonné, je lui réponds : « Léo, je ne suis pas invité. » « Si, si, dit-il, ils ne sont pas encore venus vous voir mais vous y êtes. » Je raccroche avec Léo et quelques instants plus tard, je reçois un coup de fil des deux commissaires de l’expo qui demandent à me rencontrer. Je les reçois à l’atelier. Ils ont à peine regardé les tableaux et m’ont proposé de faire partie de l’expo. Voilà quelle était l’influence de Leo Castelli. Aujourd’hui, la même chose existe, la politique, les gros sous, c’est toujours aussi important. La différence est que Leo Castelli était un découvreur de talents. Il a révélé une pléiade de jeunes artistes américains, notamment du courant expressionniste comme Jackson Pollock. Nous, en France, on était largués.

Yves Derai : Quelle est la différence entre cette époque et la nôtre ?

G.G. : Aujourd’hui, il n’y a pas que l’Europe face à l’Amérique. Il y a des Russes, des Chinois, des Japonais. La mondialisation est arrivée aussi dans l’art. En France, nous avons encore de beaux artistes mais ils ne sont pas forcément connus internationalement.

Yves Derai : Le street art renouvelle-t-il l’art contemporain ?

G.G. : Non, je ne trouve pas. Comme je ne suis pas historien, disons que je n’y suis pas sensible. Mais je n’aime pas la période de Boticelli, par exemple, alors qu’elle est très reconnue.

Yves Derai : Votre travail n’est-il pas enfermé dans l’étiquette « figuratif » ? Quand on suit votre rétrospective, on constate que certains tableaux évoquent les surréalistes, voire l’abstraction.

G.G. : Je suis surtout un plasticien qui raconte des histoires. Le paradoxe, c’est que les histoires elles-mêmes n’ont aucune importance, ma priorité, c’est la pensée de mes maîtres. Quand je peins les mages du Talmud, je les raconte, mais le Talmud est aussi la psychanalyse du texte. C’est cette lecture qui m’intéresse.

Yves Derai : Aujourd’hui, il faut être versé dans les études juives pour comprendre la peinture de Garouste ?

G.G. : Non. Un tableau, c’est muet. Et s’il fallait savoir tout ce qui se passe dans ma tête pour venir voir mon travail, il n’y aurait pas grand monde !

Yves Derai : Pourquoi avez-vous publié une autobiographie ? Pour exprimer ce qu’il y a dans votre tête justement ?

G.G. : C’était une commande de l’éditeur. J’ai accepté à la condition que l’on écrive avec moi. Il m’a proposé de signer le livre avec Judith Perrignon, dont je connaissais les portraits dans Libération. Elle ne connaissait pas bien l’art contemporain mais elle a très bien travaillé. Relire ce qu’elle a écrit sur moi était très émouvant.

Yves Derai : Dans L’Intranquille, vous dévoilez vos crises de délire, tout en affirmant que l’art et la folie ne font pas bon ménage, contrairement aux idées reçues.

G.G. : C’est un cliché, en effet, de dire qu’un bon artiste est un fou. On prend souvent Van Gogh pour étayer cette thèse, alors que si Van Gogh avait pu recourir aux médicaments qui existent aujourd’hui, il aurait sans doute été plus prolifique. C’est une vision bourgeoise de l’art. Certains pensent même que les artistes ne doivent pas faire appel à la psychanalyse, estimant que cela va casser le ressort créatif ! En réalité, la maladie est un handicap terrible.

Yves Derai : Pourquoi avez-vous choisi de raconter ces épisodes douloureux ? Cela faisait partie de votre thérapie ?

G.G. : Non, non, j’avais envie de ne rien cacher. Et aussi dé- mystifier ces problèmes, expliquer aussi le rôle salvateur des médicaments que me donne mon psychiatre. De la même manière, je voulais que mes enfants sachent quel rôle a joué mon père pendant la Seconde Guerre mondiale. Je voulais être sincère, transparent.

Garouste ou quand le figuratif bouscule l’art établi
Gérard Garouste

Yves Derai : Quel rapport avez-vous avec la cote de vos œuvres ?

G.G. : À partir du moment où tout va bien, où je peux payer mes impôts, le reste, je m’en fous. Le marché de l’art, c’est rien. Ça monte, ça descend parce qu’un mécène, un journaliste ou un agent va s’enflammer pour tel ou tel.

Yves Derai : Contrairement à Jeff Koons, vous ne dites pas que la cote définit l’art ?

G.G. : Jeff Koons a beaucoup d’humour. Il joue avec le marché de l’art. Moi, ce qui m’intéresse se passe dans l’atelier. La peinture pose des questions. J’aime la mise en scène de l’absence qui existe dans toutes les expositions. Entre deux tableaux, il y a toujours un espace où l’on aurait pu accrocher un troisième tableau. C’est de celui-là qu’il faudrait parler. On appelle ça le zeugma. C’est un mot grec passé dans la langue française qui signifie « l’absence d’un pont » en philosophie.

Yves Derai : Vous pouvez développer sur le zeugma ?

G.G. : Si on prend l’exemple d’une blague, ce n’est pas ce qu’on dit qui est drôle mais ce qu’on tait. Si on a besoin d’ex- pliquer une blague, c’est qu’elle n’est pas drôle ou qu’on l’a mal racontée.

Yves Derai : Vous considérez que cette rétrospective est un abou- tissement ?

G.G. : Pas du tout. Je compte bien aborder les thèmes que j’étudie actuellement, le monde hassidique [un courant juif orthodoxe] notamment, sur lequel rien n’a été fait. C’est ça mon projet.

Article rédigé par Yves Derai, à retrouver dans le numéro n°2 du magazine OniriQ.

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