Yves Derai : Pourquoi une collection de dessins ?
Daniel Guerlain : Nous nous sommes rencontrés autour de l’art au début des années 80 et, assez rapidement, nous avons commencé à acheter des œuvres. Au début, on achetait de tout, des tableaux, des objets, de la photo, des dessins… Nous faisions des expos dans notre maison de campagne et à un moment donné, après huit ans d’acquisitions, nous avons décidé de nous focaliser sur le dessin. Nous avons revendu beaucoup de photos pour nous concentrer sur le dessin.
Pourquoi ?
D.G. : Le dessin est le premier geste de création d’un artiste, quel que soit son domaine. Il en sort des robes, des voitures, des maisons… Certains dessins d’architectes ou de grands couturiers sont d’authentiques œuvres d’art. Moi-même, j’ai un métier où le dessin compte énormément puisque je suis paysagiste. Le dessin avait un peu disparu dans les années 70-80, la vidéo est arrivée et a pris la place. Puis dans les années 90, le dessin est revenu, notamment grâce aux écoles d’art.
Comment vous êtes-vous engagés dans ce domaine précis ?
D.G. : Il s’est ainsi imposé à nous tout naturellement. Le dessin est le médium le plus proche de la pensée, l’essence de toutes créations, et son expression pure. Dès 1996, quand nous avons créé notre Fondation d’art contemporain, nous avons monté nos premières expositions dédiées au dessin. Et dix ans plus tard, il y a dix-huit ans maintenant, nous lancions le prix de dessin contemporain. Une façon pour nous de révéler et de soutenir les talents d’aujourd’hui.

C’est une discipline assez discrète le dessin, non ? Quand on accroche un dessin chez soi, il est moins visible qu’une peinture ou une sculpture posée dans une pièce…
D.G. : Les dessins s’accrochent différemment. Il faut faire attention à la lumière car elle peut les altérer. On les place souvent dans des couloirs, on fait des accrochages plus serrés qu’avec les tableaux. Par les dessins, on recrée quelque chose au moment de l’accrochage. Nous en conservons un certain nombre au sous-sol que l’on va chercher afin de susciter une nouvelle thématique en rapprochant plusieurs dessins.
Vous êtes spécialisés dans le dessin contemporain. Pourquoi ne pas s’intéresser aussi aux esquisses de grands maîtres, par exemple ?
D.G. : Parce que les prix s’envolent ! Un Victor Hugo, c’est très beau mais c’est très cher. Ça démarre à 30 000 euros et ça peut monter jusqu’à 300 000 euros. Ça baisse un peu actuellement…
Comment choisissez-vous vos œuvres ?
Florence Guerlain : Je regarde beaucoup ce qui se fait mais, en ce moment, j’ai du mal à trouver des choses. Je vois des gribouillages, des forêts d’arbres très colorés, quelques femmes nues… Tout se ressemble. Il faut chercher.
D.G. : On a besoin de vibrer. On a des dessins abstraits, des œuvres figuratives, mais tous nous interpellent. On en a donné 1 300 au Centre Pompidou, gardé 700 pour la Fondation, ça fait 2 000 en tout environ.
C’est addictif d’acheter des dessins ?
F.G. : Oh, oui ! On en trouve au salon du Dessin, à Paris, qui est très important, dans d’autres salons quelquefois. Mais on en achète aussi aux artistes qui participent à notre prix. Nous restons très sélectifs.

Vous avez les mêmes goûts tous les deux ?
F.G. : En général, oui. Mais il nous est arrivé une petite mésaventure récemment, à la foire de Bâle. Il y avait des dessins formidables de Miquel Barcelò. Daniel en aimait un, moi un autre. On a dit : « On réfléchit, on revient… » Vingt minutes après, celui de Daniel était parti, le mien était encore disponible, on n’a pas eu le choix.
D.G. : Je pense que s’ils étaient restés, on aurait pris les deux !
F.G. : Moralité, quand on veut quelque chose, il ne faut pas hésiter. Au début de notre collection, dans une expo à Rouen, on tombe en arrêt devant une série fantastique de 50 dessins de Javier Pérez. On propose d’en prendre 4, le galeriste nous répond : « C’est tout ou rien. » On a tout pris.
Vous vous êtes fixé une limite ?
D.G. : Parfois, on a des regrets, surtout Florence.
F.G. : Ben oui. L’autre jour, tu as ramené un petit bonhomme barbu tout moche. Il reste au sous-sol, il ne montera jamais !
Vous en revendez ?
D.G. : Des peintures, parfois, des dessins, jamais. C’est notre collection, on y tient. L’idée est de les léguer un jour à un musée.
F.G. : L’idéal serait de les donner tous au Centre Pompidou car on achète beaucoup de séries. Quand un artiste nous plaît, on aime le suivre.
Vous connaissez personnellement les artistes que vous achetez ?
D.G. : Oui, une bonne moitié d’entre eux. Certains sont devenus des amis. Mais on n’acquiert pas des œuvres pour aider les artistes. On aime ce qu’on achète.

Vous commandez parfois des œuvres à des artistes ?
F.G. : Non, jamais. On veut découvrir des œuvres, avoir un choc. On ne se met pas en avant. J’ai mon buste dans le salon mais j’avais 5 ans…
Quelles sont les activités de votre Fondation ?
D.G. : Au départ, nous organisions des expos dans notre maison de campagne. Nous invitions des artistes à venir travailler chez nous, en mettant des moyens à leur disposition. De 1997 aux années 2010. Puis nous avons vendu la maison pour nous installer à Paris en 2012. Nous avons fait une dizaine d’expositions de dessins thématiques. Et surtout, la Fondation a créé un prix qui est décerné pendant le salon du Dessin.
Nous montons aussi des voyages avec quelques amis autour d’expositions en France et en Europe. Récemment, nous avons exposé 300 dessins au musée d’Issoudun, dans le centre de la France.
F.G. : Le musée est beau, il possède une collection magnifique de pots de pharmacie, une jolie chapelle.
Vous avez évalué votre collection ?
D.G. : Non, pas vraiment. On pourrait faire un calcul à partir des prix d’achat.
Que pensez-vous du street art ?
D.G. : C’est beau quand c’est vraiment du street art. Mais les maisons de vente leur font faire des œuvres qui ne sont plus du street art. Nous adorons Ernest Pignon Ernest.
F.G. : Ah oui, c’est à pleurer de beauté.
Article rédigé par Yves Derai, à retrouver dans le numéro 11 de Oniriq Magazine



