Désirée de Lamarzelle : Dans La Guerre des prix, le contraste entre le monde feutré de la grande distribution et la brutalité du monde agricole est saisissant. Comment avez-vous travaillé cette tension ?
Ana Girardot : Quand j’ai travaillé Audrey, je l’ai fabriquée en me demandant d’où elle venait et comment elle avait été formée. On reçoit un personnage à un moment précis, mais il est façonné par tout ce qui l’a précédé. On est l’accumulation de notre éducation, de ce qu’on a vécu. Audrey a quitté le milieu agricole. Peut-être pour ne pas répéter un schéma familial mais elle garde des fondations très fortes. Des valeurs du travail, une endurance.
Elle ne renie pas ce monde-là et refuse qu’on méprise ses parents, qu’on les réduise à une posture victimaire. Je voulais que ça se sente physiquement. C’est quelqu’un qui avance. Dans sa tête, il y a toujours un plan A, un plan B. Elle observe énormément. Et dans sa gestuelle, elle marche. Des chaussures lourdes, des manteaux lourds. Une endurance qu’elle ne montre pas, parce que ça vient de son éducation.
Comment comprenez-vous cette nécessité, pour elle, d’adopter les codes d’un milieu qui n’était pas le sien ?
A.G. : Elle doit apprendre et pour cela, elle observe comment les femmes se comportent, ce qu’elles portent pour paraître plus puissantes dans un milieu très masculin. Et surtout, la joute verbale est maîtresse. Le prix se fixe par la capacité à convaincre, à menacer, par l’élocution. Le personnage de Fournier, lui aussi, a fait cette ascension. Il s’est modelé dans ce monde. Sa force, par exemple, c’est de ne pas s’asseoir. Ce sont des stratégies très fines de pouvoir. C’est un jeu de pouvoir permanent.

Peut-on dire que c’est un film engagé ?
A.G. : Je dirais engagé, mais pas militant. Raconter une histoire avec une vraie tension, presque avec des codes de thriller. Le réalisateur voulait embarquer le spectateur, créer du suspense, de l’inconnu, de la manipulation. Et si, à travers cette forme-là, le public découvre un système qu’il n’avait pas forcément regardé de près, les centrales d’achat, les négociations, la mécanique très froide des rapports économiques, alors c’est une victoire supplémentaire.
Comme elle, vous êtes partie de chez vous tôt pour vous affranchir d’un héritage ?
A.G. : Complètement. J’ai pris mes billets le jour des résultats du bac. C’était la condition sine qua non pour partir. À partir de ce moment-là, j’ai décidé d’apprendre ce métier loin du nom de mes parents (Hippolyte Girardot et Isabel Otero), loin de leur héritage. Je voulais comprendre par moi-même si c’était vraiment ça que je voulais faire. J’ai vu chez eux la beauté du métier, la passion, la création, la liberté, mais aussi sa dureté. La carrière d’un acteur est fragile. On parle toujours de cette poignée d’acteurs qui tournent toute leur vie, mais ils sont très peu nombreux.
Pour la majorité, c’est un travail fait de remises en question permanentes, d’ambitions revues à la baisse, d’enjeux économiques et familiaux très concrets qui obligent à faire des choix, parfois à renoncer. C’est un métier qui repose sur le désir des autres. Sur votre capacité à donner envie, et à encaisser le rejet. Construire sa vie sur quelque chose d’aussi instable, ce n’est pas simple.
Est-ce que cela a été une étape nécessaire pour vous trouver ?
A.G. : Peut-être. Ce qui est sûr, c’est que je ne voulais pas revivre ces frustrations-là. Et pourtant, très vite, je suis entrée dans un système qui m’a montré le contraire. Je me suis retrouvée enfermée dans une case, la femme de, la copine de, des rôles de jeune femme jolie ou gentille. Au début, on est heureuse de travailler. Puis on comprend que les propositions se ressemblent, qu’une image se fixe.
On vous regarde d’une certaine manière, et cette image finit presque par devenir plus forte que vous. Je me suis dit que cette étiquette ne me quitterait pas si je ne faisais rien. Il fallait que je change les choses. Avec mon agent, nous sommes allés chercher des projets à l’encontre de cela, des rôles plus forts qui me mettaient en danger et me sortaient de ma zone de confort. C’est là que j’ai retrouvé une vraie joie de jeu.
À ce moment-là, vous vous tournez vers des personnages plus âpres, comme dans Madame de Sévigné.
A.G. : J’ai découvert assez tard ce que ce contraste pouvait apporter. Peut-être aussi par peur, au début, on se dit que c’est plus simple d’aller vers ce qu’on attend de vous.
En réalité, aller vers des personnages à l’encontre de ma nature immédiate a été jubilatoire. Cela me ramène à la joie qu’on éprouve enfant en jouant. Explorer des zones plus conflictuelles, plus ambiguës, donne une liberté bien plus grande. C’est ce chemin-là qui m’a menée vers des rôles comme dans La Fièvre. À la lecture du scénario, j’ai été frappée par la radicalité du personnage. Il me semblait presque à l’opposé de moi, et c’est précisément ce qui m’a attiré. Elle est brillante, stratégique, profondément manipulatrice, et assume une direction politique que je trouve dangereuse.
Elle est convaincue que plus les gens la détesteront, plus ils la respecteront. Il y avait quelque chose de vertigineux à jouer cela. C’est là que j’ai compris combien ces rôles plus risqués me nourrissaient davantage que les personnages plus lisses.

Petite-fille du peintre Antonio Seguí, du côté maternel, avez-vous grandi avec cette idée de créer ?
A.G. : Je dessine beaucoup même si je suis loin d’avoir un talent. Mais depuis quelques années, j’écris et je réalise. En 2020, enceinte, pendant le Covid, j’ai écrit et réalisé mon premier court métrage, qui se passe à Venise. Ça a été une révélation. Le fait d’écrire, de porter un projet de bout en bout, de le mettre en scène moi-même, m’a fait comprendre que je pouvais être à l’origine de mes propres films.
J’ai découvert une autre manière de créer, beaucoup plus organique. J’ai ouvert une boîte de production. Ça m’a libérée de la dépendance au désir des autres. Et paradoxalement, ça m’a rendue beaucoup plus détendue comme actrice. Je développe aussi un projet autour d’Alice Guy. Un portrait libre. Il y a un angle, évidemment, mais je ne peux pas en parler.
Entre la série Le Comte de Monte-Cristo et le festival Nouvelle Vague à Biarritz, vous multipliez les projets.
A.G. : Pendant longtemps, je pensais retourner aux États-Unis. Puis j’ai compris que cela signifiait recommencer à zéro, remonter toute une échelle, changer de vie. Monte-Cristo, réalisée par Bille August, a été une autre manière d’exister à l’international. Huit mois de tournage en Italie, à Malte, à Paris, avec des équipes venues d’horizons différents. C’était exaltant. Et l’anglais ancien demande une vraie précision, une musicalité particulière.
En parallèle, j’ai cofondé le festival Nouvelle Vague à Biarritz. On s’est d’abord demandé à quoi servait un festival de plus, puis la thématique de la jeunesse s’est imposée. L’idée est d’en faire un espace où on écoute la jeunesse, où on lui donne la parole. C’est très vivant, et cela me nourrit autrement que le plateau.
On vous sent désormais à la manœuvre.
A.G. : Parfois, je me demande si je ne m’agite pas trop, si je ne fais pas mille choses à la fois. Mais en réalité, je ne le fais pas pour occuper l’espace ou attirer l’attention. Je le fais parce que ça m’anime profondément. Pendant longtemps, j’ai eu l’impression que ce métier pouvait être subi. Le fait d’écrire, de produire, de développer mes propres projets, m’a permis de reprendre une forme de maîtrise. Et surtout, ça m’a déplacée intérieurement.
Plus jeune, je me demandais sans cesse si on allait m’aimer, si j’avais dit quelque chose de travers, si j’étais à la hauteur. Aujourd’hui, je m’intéresse davantage aux autres qu’à l’image que je renvoie. Et c’est infiniment plus reposant.
Article écrit par Désirée de Lamarzelle, à retrouver dans le numéro 15 de Oniriq Magazine



