Il fait partie de ces lieux qui imposent une aura particulière aux œuvres qu’ils accueillent. Le Donjon de Vez, construit au XIVe siècle et remanié au fil des siècles, est de ceux-là. Ce château-fort, dont la charpente fut repensée par Gustave Eiffel, s’est affirmé grâce à Francis Briest (un collectionneur, mécène et cofondateur de la maison de vente Artcurial) comme un espace dédié à l’avant-garde. Dans ses salles et ses jardins se côtoient César, Buren, Lee Ufan ou Tadashi Kawamata. Cet automne, l’édifice se met à l’heure de Robert Couturier (1905-2008), avec la première rétrospective d’ampleur qui lui est consacrée depuis vingt ans. L’occasion de mesurer la portée d’un sculpteur longtemps resté dans l’ombre de Giacometti ou de Germaine Richier, mais qui incarna, à sa manière, l’intensité plastique et les contradictions de tout un siècle.

Le Donjon de Vez, un melting-pot singulier pour l’art
Niché dans l’Oise et loin de l’agitation parisienne, le domaine offre à ses visiteurs un cadre à la fois historique et intime. Francis Briest, figure majeure du marché de l’art contemporain, en a fait un lieu de vie artistique plus que d’exposition. Le donjon médiéval semble se développer avec son temps, et accueille l’art en majesté. En effet, l’architecture gothique et la charpente Eiffel servent de contrepoint à des installations contemporaines.
Dans le cadre des sculptures, les grandes figures de l’art moderne (Bernar Venet, Bourdelle, Sol LeWitt, Daniel Buren) trouvent une résonance particulière, comme si l’épaisseur de l’histoire décuplait leur présence. Accueillir Robert Couturier ici, c’est inscrire son œuvre dans une filiation patrimoniale et contemporaine.
Robert Couturier, l’ombre lumineuse de l’après-guerre

Sculpteur discret, Robert Couturier traverse le XXe siècle sans jamais chercher les projecteurs. Né en 1905, formé dans les années 1920, il est marqué par ses rencontres avec Henri Matisse et surtout par son amitié avec Alberto Giacometti. La guerre interrompt son parcours, mais à la Libération il s’impose comme l’une des figures d’un renouveau plastique.
Son œuvre se situe à la croisée de plusieurs courants dont l’héritage du cubisme, l’expressionnisme de Richier, la recherche d’abstraction formelle qui préfigure certaines démarches minimalistes. Ses bronzes et ses plâtres témoignent d’une volonté de saisir l’essentiel, dans des formes élancées, tantôt ramassées, où l’humain reste toujours en filigrane.
Contrairement à Giacometti, qui a su incarner à lui seul une esthétique de l’angoisse et de la condition humaine, R. Couturier n’a pas cherché la posture mythique. Ce refus du spectaculaire explique peut-être pourquoi son nom reste moins connu du grand public. Mais dans le monde des sculpteurs, il fut reconnu comme un maître, un passeur, un artisan d’une modernité sans dogme.
Une rétrospective attendue au Donjon de Vez

L’exposition présentée à Vez réunit une vingtaine de sculptures monumentales et grandeur nature. Certaines pièces se déploient dans les jardins, au contact direct de la lumière et de la végétation. D’autres trouvent place dans les salles voûtées du donjon, dans un contraste entre pierre médiévale et bronze contemporain.
Ce choix scénographique n’est pas anodin puisque R. Couturier, qui a souvent travaillé sur des formats destinés à l’espace public, voyait ses œuvres comme des présences vivantes, appelées à dialoguer avec leur environnement. Les installer au cœur du donjon, c’est pour l’artiste une manière de restituer cette dimension d’échange et d’ancrage spatial.
La rétrospective permet aussi de redécouvrir la diversité de son vocabulaire plastique. Si certaines sculptures frappent par leur verticalité et leur puissance, d’autres surprennent par leur douceur, leur rondeur, presque leur sensualité. R.
La succession de Robert Couturier est aujourd’hui administrée par la famille Lorquin, dont le nom évoque aussi celui de Dina Vierny, muse de Maillol et fondatrice du musée qui porte son nom. Le Donjon de Vez joue ici un rôle clé, non seulement en offrant un écrin prestigieux, mais aussi en participant à la reconnaissance d’un artiste dont l’importance dépasse les cercles spécialisés.



