Yayoi Kusama ou l’envers des pois en 5 anecdotes

Instagram @yayoi._.kusama artiste décès
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Yayoi Kusama ou l’envers des pois en 5 anecdotes

Yayoi Kusama s’est éteinte à 97 ans, laissant derrière elle un monde de pois, de citrouilles et de miroirs. Mais derrière cette œuvre devenue pop se cachait une quête bien plus sombre, entre obsession, effacement de soi et vertige de l’infini. Cinq anecdotes pour regarder au-delà des pois.

On croit connaître Yayoi Kusama. Des pois, des citrouilles jaunes, des salles de miroirs où l’on vient aujourd’hui photographier son propre reflet démultiplié à l’infini. Mais ces images joyeuses racontent mal celle qui les a créées. Derrière la couleur se cache une quête plus sombre : abolir les frontières entre son corps et le monde, apprivoiser par la répétition ce qui l’obsède et donner une forme à l’infini. Ses œuvres sont peut-être moins des images à regarder que des miroirs dans lesquels elle tente, paradoxalement, de disparaître. Cinq anecdotes permettent de suivre ce vertige.

Écrire à Georgia O’Keeffe, ou le refus de rester à sa place

Dans les années 1950, Kusama est encore une jeune artiste inconnue lorsqu’elle découvre Georgia O’Keeffe dans un livre. Elle trouve son adresse, lui envoie quelques aquarelles et lui demande conseil pour devenir artiste aux États-Unis. O’Keeffe lui répond. Quelques années plus tard, Kusama quitte le Japon pour New York.

Il y a déjà beaucoup d’elle dans cette audace : Kusama n’accepte pas la place qu’on lui assigne. Dans un New York dominé par les grandes figures masculines de l’expressionnisme abstrait, elle invente son propre langage. Des milliers de petites boucles blanches envahissent ses toiles : les Infinity Nets. Avec No. F (1959), le tableau n’a presque plus de centre, de début ou de fin. Il semble pouvoir se poursuivre au-delà de ses bords. Kusama a trouvé son principe : répéter une chose jusqu’à lui faire perdre ses limites.

Instagram @yayoi._.kusama artiste décès
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Yayoi Kusama brûle 2 000 œuvres, ou faire disparaître celle que l’on était

Avant son départ pour l’Amérique, Kusama raconte avoir brûlé près de 2 000 œuvres derrière la maison familiale. Comme s’il fallait détruire l’artiste qu’elle avait été pour devenir celle qu’elle voulait être.

Cette idée de disparition deviendra centrale. Kusama la nomme self-obliteration : l’auto-effacement. Un pois existe ; dix mille pois engloutissent ce qu’ils recouvrent. Dans Accumulation No. 1 (1962), la répétition sort ainsi du tableau : un fauteuil disparaît sous une prolifération d’excroissances molles et phalliques. Puis ce seront les meubles, les corps, les pièces. Chez Kusama, créer, c’est aussi faire disparaître.

Peindre jusqu’à ne plus savoir où finit la toile

Kusama raconte avoir parfois peint ses Infinity Nets pendant trois ou quatre jours presque sans dormir. À force de répéter le même geste, elle aurait vu les motifs quitter la toile, envahir les fenêtres, la pièce, puis son propre corps.

Son œuvre prend alors une autre dimension : il ne suffit plus de représenter son monde intérieur, elle veut nous y faire entrer. En 1965, Infinity Mirror Room-Phalli’s Field transforme cette sensation en espace : les miroirs répètent à l’infini les formes couvertes de pois qui remplissent la pièce.

C’est l’origine des célèbres salles de miroirs. Mais derrière leur beauté spectaculaire se cache une question plus vertigineuse : que reste-t-il de nous lorsque notre image est reproduite à l’infini ? Face à un miroir ordinaire, nous cherchons notre visage. Chez Kusama, nous finissons par le perdre.

 

Éprouver son corps pour maîtriser ce qui lui échappe

Lorsqu’elle étudie la peinture traditionnelle à Kyoto, Kusama raconte qu’elle allait méditer dans la boue sous une pluie battante avant de rentrer se verser de l’eau glacée sur la tête. Une anecdote presque ascétique qui révèle combien, chez elle, la création et le corps sont liés.

Dans le New York des années 1960, elle couvre de pois des corps nus lors de happenings : après les toiles et les objets, l’individu lui-même disparaît sous le motif. Dans Narcissus Garden (1966), ce sont des centaines de sphères réfléchissantes qui renvoient au visiteur son propre visage, minuscule et démultiplié parmi tous les autres.

Narcisse contemplait son reflet pour y trouver son unicité ; Kusama le multiplie jusqu’à la faire disparaître. Plus elle reproduit notre image, moins nous sommes uniques.

 

« Je défierai Picasso avec un seul pois »

Kusama raconte qu’un peintre français reconnu lui conseille un jour d’aller davantage regarder le travail des autres artistes. Elle décide de faire exactement l’inverse : elle est prête, écrit-elle, à défier Picasso, Matisse ou n’importe qui avec un seul pois.

Toute sa carrière semble contenue dans cette conviction. Le pois est presque insignifiant ; répété à l’infini, il peut pourtant engloutir un corps, une pièce ou un monde. Ses célèbres citrouilles, devenues monumentales à partir des années 1990, prolongent cette recherche sous une forme plus tendre. Puis, avec des installations comme The Souls of Millions of Light Years Away (2013), quelques lumières et quelques miroirs suffisent pour faire flotter le visiteur au milieu d’un cosmos apparemment infini.

Le chemin parcouru devient alors limpide : Kusama a d’abord peint l’infini, puis l’a fait sortir de la toile, envahir les objets et les corps, avant de lui donner un espace grâce aux miroirs. Finalement, elle nous a placés à l’intérieur.

Derrière l’artiste aux pois et aux citrouilles se cache une femme qui aura consacré sa vie à une étrange contradiction : chercher à disparaître dans l’infini et, ce faisant, devenir impossible à oublier.

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