Il y a des films qu’on ne revoit jamais du même œil une fois qu’on a travaillé dans les médias. Le Diable s’habille en Prada, sorti en 2006, était de ceux-là : une comédie au vitriol qui avait su cristalliser avec une précision chirurgicale les rapports de pouvoir, la hiérarchie des ambitions et le prix que l’on paie (en Céline ou en dignité) pour exister dans un monde qui vous surplombe. Vingt ans plus tard, le diable remet ses stilettos. Et cette fois, il arrive dans un monde qui a davantage changé que lui.
Runway n’occupe plus sa position dominante. La presse papier décline, le numérique redistribue les cartes, et Miranda Priestly doit désormais composer avec un environnement qu’elle n’a pas choisi. Autour d’elle, ses anciennes assistantes ne sont plus ce qu’elles étaient, le deuxième volet est un jeu de miroirs troublant entre ce qu’on était et ce qu’on est devenu. Cherchez les différences.

1. Le journalisme a mué (et ça fait mal à voir)
Dans le premier film, la rédaction de Runway était un temple. On y fabriquait du désir à la chaîne, on arbitrait les tendances, on décidait ce qui existait et ce qui n’existait pas. Le journalisme de mode avait encore cette superbe un peu arrogante de croire qu’il suffisait d’être bon pour être lu. Vingt ans plus tard, le temple est en travaux.
Dans ce deuxième volet, on ne parle plus seulement d’éditorial on parle sponsors, on parle événements, on parle monétisation. La presse traditionnelle se bat contre l’algorithme, les réseaux sociaux redessinent les règles du pouvoir, et la mode tente de survivre dans un monde de scrolls et de likes. Ce n’est pas une métaphore. C’est un constat que beaucoup de rédactions ont avalé en silence. Le film le dit à voix haute, avec une précision qui pique.
2. Emily Charlton n’est plus la standardiste, elle tient le robinet
Dans le premier film, Emily (Emily Blunt) était la première assistante de Miranda : dévouée, acerbe, perpétuellement à bout de souffle et de calories. Elle incarnait cette forme de servitude volontaire que le milieu de la mode et bien d’autres savent si bien entretenir. Dans ce second opus, Emily Charlton est devenue une puissante dirigeante d’un groupe de luxe qui contrôle désormais les financements de Runway. Mariée à un entrepreneur dans l’immobilier, elle est toujours prête à tout pour réussir, sauf à repasser sous la coupe de Miranda. Le rapport de force s’est inversé. Ou presque. Parce que passer dans les mailles de Miranda, c’est une autre histoire.

3. Andy Sachs ose enfin sonner à la bonne porte
En 2006, Andy (Anne Hathaway) arrivait chez Runway comme on se jette dans la gueule du loup : en Payless, sans conscience de ce qu’elle allait traverser. Son arc narratif, c’était celui de la métamorphose et de la capitulation progressive de ses idéaux. Vingt ans plus tard, Andy Sachs n’est plus une simple assistante. Dans ce deuxième volet, elle ose monter les marches de chez Miranda, à tâtons, certes, mais elle s’impose. Quelque chose a changé dans sa façon d’occuper l’espace. Elle ne court plus après la validation.
4. L’IA et les nouveaux codes ont fait leur entrée dans la salle de réunion
C’est la différence la plus ancrée dans l’époque. Le premier film ignorait superbement internet, il pouvait encore se le permettre. Celui-ci ne peut pas faire l’impasse. Les références à l’intelligence artificielle, aux nouveaux codes de la communication, à la transformation des métiers créatifs traversent le récit comme autant de signaux d’alarme discrets. Le sarcasme est parfait, les répliques sont drôles, très drôles, et le film parvient à traiter ces sujets sans tomber dans le documentaire anxiogène.

5. La bienveillance a (un peu) pris le pouvoir
C’est peut-être la différence la plus surprenante. Le premier film était corrosif, impitoyable, délicieusement cruel. Celui-ci garde l’acidité, rassurez-vous, mais y ajoute une couche inattendue : de la douceur. Miranda elle-même semble traversée par quelque chose qui ressemble à de la vulnérabilité. Fragilisée par le déclin de la presse et par des troubles de la mémoire, son autorité vacille. Quant à la romance, parce qu’il y en a une, elle reste légère, anecdotique, jamais envahissante. On avait craint le Bridget Jones en talons. On a eu autre chose : une histoire d’amour qui prend 10% du film et laisse le reste aux vraies questions. Soulagement.
Et le pouvoir, dans tout ça ? Il ne change pas. Il se déplace, se rhabille, se refinance. Mais il reste. Le Diable s’habille en Prada 2 le dit mieux que n’importe quel édito : les règles du jeu ont changé, les joueurs ont vieilli, et pourtant, c’est toujours la même table.
En salles le 29 avril 2026.



