Longtemps, Hollywood a préféré les blondes. Au début des années 1930, l’usine à rêves fait de la blondeur une valeur refuge. Le fantasme de l’Amérique s’appelle Jean Harlow. La vamp décolorée la plus célèbre du pays capitalise sur la couleur de sa chevelure. On la surnomme « the Blonde Bombshell » (« la Bombe blonde ») depuis qu’elle est apparue dans le film de Frank Capra, Platinum Blonde (1931). Pour elle, on a inventé l’expression « blond platine » tant son casque capillaire tire vers un blond aveuglant, presque blanc.
Mais on raconte aussi que son produit pour se teindre les cheveux se révèle si toxique qu’elle finit par y perdre son attribut magique. Si bien que Jean Harlow doit porter une perruque pour perpétuer son propre mythe. Aujourd’hui, qui risquerait à tremper ses mèches chaque dimanche dans un mélange d’eau oxygénée, d’eau de Javel, de savon en paillettes et d’ammoniaque ?
Le sex-symbol des années Roosevelt garde néanmoins tout son éclat. Comme le platine, ce métal pur, plus rare que l’or, qui ne ternit jamais… À l’écran, la star de Kansas City continue de jouer les femmes fatales en robe de satin. Elle y séduit Clark Gable à tour de bras. Son potentiel érotique demeure intact ; sa santé, nettement moins. Elle meurt à 26 ans, emportée par une insuffisance rénale.

D’autres blondes suivront. Hollywood ne peut plus s’en passer. Joan Caulfield, Alice Faye, Betty Hutton, Lizabeth Scott, Miriam Hopkins, Ginger Rogers et, bien sûr, Lana Turner. En 1941, surgit une femme mystérieuse dont l’œil droit est masqué par une longue mèche ourlée, tombant comme une guirlande. Son nom ? Veronica Lake. Les jeunes Américaines veulent lui ressembler.
Le gouvernement s’émeut aussitôt de l’avalanche d’accidents chez les ouvrières des usines d’armement : avec leur coiffure crantée, elles ne surveillent plus le travail à la chaîne que d’un œil ! Sa rivale dans l’imaginaire public se prénomme Betty Grable. Elle est la pin-up de la patrie en guerre. Sa photo en maillot de bain, perchée sur des talons hauts, réconfortera des milliers de GI partis combattre loin de chez eux.
Devenir blonde
Un jour, juste après la Seconde Guerre mondiale, pour les besoins d’une marque de shampoing, une jolie fille frisée châtain clair a elle aussi la riche idée de se teindre en blond et de lisser ses cheveux. Mais a-t-elle seulement le choix ?
Emmeline Snively, la directrice de l’agence Blue Book Modeling de Los Angeles qui fait travailler Norma Jeane Baker comme mannequin depuis l’été 1945, lui certifie que son sésame vers la réussite passe par la blondeur. La blondeur, ce symbole d’une sexualité arrogante et d’une séduction évidente.
La jeune femme de 20 ans remet donc son destin entre les mains de Sylvia Barnhart, la coloriste du salon de coiffure Frank & Joseph, situé sur Wilshire Boulevard, à deux pas de l’Ambassador Hotel qui abrite les locaux de Blue Book. Elle ne le regrettera pas. En huit mois de traitement assidu, le résultat se révèle spectaculaire. Norma Jeane est prête à devenir Marilyn pour l’éternité.
Fin août 1946, la Twentieth Century Fox lui fait signer son premier contrat pour six mois à 125 dollars par semaine (environ 2 000 euros actuels). En contrepartie, le studio exige qu’elle change de nom. Le directeur de casting de la major suggère Marilyn pour prénom, comme l’actrice, chanteuse et danseuse Marilyn Miller, une grande vedette des années 1920. Et de son côté, Norma Jeane choisit Monroe pour patronyme, celui de jeune fille de sa mère, Gladys, une femme schizophrène et paranoïaque qui l’a placée en famille d’accueil puis en orphelinat dès sa plus tendre enfance.
Du jaune miel au « blanc taie d’oreiller »
À ses débuts, la starlette opte pour un blond doré et chaud, dont la teinte évoque le miel. Du haut de ses premières figurations en 1947, elle n’est pas encore prête à rivaliser avec Jean Harlow, son idole de toujours. Il lui faut d’abord apprendre le métier et se relever de ses erreurs de jeunesse. N’a-t-elle pas posé nue pour un calendrier au printemps 1949 quand elle était désespérée et sans le sou ? L’année suivante, elle fait sensation avec son brushing souple et sa mèche crantée dans Quand la ville dort de John Huston (1950).

Cette même année, elle confirme dans Ève de Joseph L. Mankiewicz, où elle apparaît avec un chignon jaune d’or ultra-sophistiqué. S’ils ne présagent nullement l’irruption de la tornade Marilyn sur les rétines des spectateurs américains, ces deux tout petits rôles dans ces chefs-d’œuvre révèlent cependant sa présence magnétique qui semble happer l’objectif. Ses cheveux sont autant de pièges à regard. Marilyn signe un nouveau contrat avec la Fox, cette fois pour sept ans.
À 26 ans, l’actrice ose une seconde métamorphose capillaire. Grâce à sa coiffeuse Gladys Rasmussen, elle intensifie sa blondeur, laquelle vire désormais au blanc jauni avec des reflets champagne.
La nuance entre doré et cendré qu’elle adopte dans la comédie Chérie, je me sens rajeunir (1952) n’est-elle pas justement baptisée « blanc taie d’oreiller » (« pillow case white ») ? Comme le film de Howard Hawks est en noir et blanc, l’éclat de sa chevelure semble toutefois atténué. Mais bientôt, avec Niagara en 1953 et en couleur, son premier rôle dramatique d’envergure, plus personne ne peut le nier : elle se révèle incandescente dans ce film néo-noir hitchcockien de Henry Hathaway, moulée dans une robe magenta du plus bel effet conçue par la chef costumière Dorothy Jeakins.
Surpasser Jean Harlow
Avec Les hommes préfèrent les blondes (1953), Marilyn Monroe s’offre en nouvelle Jean Harlow, encore plus pulpeuse, encore plus aguichante. « Je crois que je suis un fantasme », confiera plus tard la star de Certains l’aiment chaud. Magnifiée par le Technicolor flamboyant du cinéma de l’époque, elle devient la blonde absolue.
À l’écran, elle incarne la femme tentatrice ondulante terriblement sympa, en apparence naïve et vulnérable, présumée écervelée voire un peu sotte (dumb blonde) comme dans Sept ans de réflexion (1955), film dans lequel une bouche d’aération coquine de Lexington Avenue sur Manhattan soulève sa robe blanche devant une foule agglutinée. Fatale mais accessible. Un air de Boucle d’or avec des formes indécentes.
Avec son corps de playmate qui semble fait pour donner et recevoir du plaisir, presque en toute innocence, Marilyn se veut aussi bien une Ève avant le péché originel qu’une Vénus sensuelle. « Matérialisation de tous les fantasmes, invitant les regards concupiscents, elle devint l’ultime objet des désirs interdits », analyse la journaliste britannique, Joanna Pitman 2. « Elle a jailli de l’obscurité pour devenir le sex-symbol de l’après-guerre, la pin-up de notre temps », confiait déjà le photographe anglais Cecil Beaton en février 1956, à l’issue de l’unique séance que Marilyn lui avait accordée.

Pour faire perdurer son blond platine à la fin des années 1950, Marilyn Monroe fait appel au savoir-faire de Pearl Porterfield, l’immarcescible coiffeuse des vedettes de l’âge d’or de Hollywood, celle qui veillait sur les précieux cheveux de Jean Harlow vingt-cinq ans plus tôt, quitte à précipiter leur chute par des préparations trop agressives à base de soude. « Tous les samedis matin, la voiture de Marilyn l’attendait à l’aéroport de Los Angeles et la conduisait jusqu’à la kitchenette du bungalow n° 21, racontera son amie Simone Signoret dans ses mémoires (…) Marilyn venait taper à ma porte : la fête à la décoloration allait commencer. »
Entre Marilyn Monroe et Jean Harlow, la filiation aura été totale : comme elle, elle n’a pas connu son père ; comme elle, elle s’est mariée une première fois à 16 ans et n’a jamais eu d’enfant ; comme elle, elle a tourné son dernier film avec Clark Gable, refusait souvent de porter des sous-vêtements sous ses robes et fit de sa blondeur, presque irréelle, son arme de séduction massive.
Article écrit par Guillaume Evin, à retrouver dans le n°16 de Oniriq Magazine



