Fondée en 1886 place de la Madeleine, Fauchon fait partie de ces maisons qui appartiennent au patrimoine français autant qu’à notre imaginaire. Celle des vitrines où l’on s’arrêtait pour admirer une pâtisserie comme un bijou, des produits rares venus des quatre coins du monde, des premières cerises de la saison qui faisaient courir les gourmets. À 140 ans, la maison aurait pu se contenter de regarder son glorieux passé. Elle préfère retrouver ce qui a toujours fait sa singularité : l’audace.
Il fallait avoir l’idée de transformer le plus célèbre des petits gâteaux français en dessert de haute pâtisserie. Cette idée, Arnaud Larher, Meilleur Ouvrier de France pâtissier (2007), l’a eue presque comme une évidence.
« L’Hôtel Fauchon est à la Madeleine. Je me suis dit qu’il fallait faire une madeleine. Et puis il y a évidemment la madeleine de Proust. Je trouvais étonnant que personne ne l’ait encore imaginée. »
Sous son allure familière, la surprise est totale. Une coque fine et brillante, qui craque délicatement sous la cuillère, laisse apparaître une mousse aérienne au chocolat blanc, un crémeux mangue-passion, de la mangue pochée, quelques morceaux d’ananas frais et un biscuit coco-amande. Tout est affaire de contrastes : le croquant répond au fondant, la fraîcheur des fruits équilibre la gourmandise.
Mais cette madeleine raconte surtout une histoire. Celle d’une maison qui fit longtemps découvrir aux Parisiens les saveurs venues d’ailleurs. Arnaud Larher s’en souvient d’autant mieux qu’il y a travaillé cinq ans aux côtés de Pierre Hermé. « Les premières cerises arrivaient toujours chez Fauchon. Elles étaient énormes, presque comme des abricots. Chaque année, elles faisaient parler d’elles. » Derrière la mangue ou le fruit de la passion se cache donc un discret hommage à cet esprit d’exploration qui a toujours animé la maison.
Puis apparaît une bouche. Rouge couture, brillante comme un rouge à lèvres fraîchement posé, gourmande sans jamais être provocante. Impossible de ne pas sourire devant cet entremets qui ressemble autant à un baiser qu’à une déclaration d’amour à la pâtisserie française. Plus qu’un dessert, c’est un véritable manifeste esthétique.
« Au départ, je travaillais plusieurs desserts. Puis cette forme s’est imposée. Je la trouvais très élégante. Nous avons décidé de revisiter les grands classiques de la pâtisserie française – citron, chocolat, vanille, forêt-noire ou fruits – autour de cette silhouette commune. Tout se passe à l’intérieur. »
Cette bouche devient aujourd’hui le fil rouge des créations de Fauchon. Elle signe une collection comme une maison de couture reconnaît un motif ou une coupe. Le design ne prend jamais le pas sur le goût ; il l’accompagne. Derrière ces courbes sensuelles se cachent toujours le geste du pâtissier, les textures, les équilibres et le plaisir de la dégustation.
Cette liberté de création fait écho au projet porté par Anna Bella Tacquard, Directrice de Marque, depuis la reprise de Fauchon par la famille Tacquard.
Quand elle parle de la maison, ce n’est pas le vocabulaire du marketing qui surgit, mais celui de l’émotion. Espagnole d’origine, passée par Londres où elle a construit sa carrière dans la mode, la publicité et le design d’intérieur, elle se souvient de ses séjours parisiens qui s’achevaient invariablement par un détour chez Fauchon.
« Pendant les Fashion Weeks, je passais toujours acheter quelques gourmandises. Lorsque Fauchon est devenue une opportunité familiale, je n’arrivais pas à croire que cela puisse être possible. Aujourd’hui encore, je suis émue lorsque je pense que j’ai entre les mains une maison comme celle-ci. »
Son rôle, elle le résume avec une formule qui dit tout :
« Je suis la protectrice de la marque. Une maison de 140 ans, il faut la protéger. Mon travail consiste à retrouver ses racines. Je ne viens pas réinventer Fauchon. Je viens la réinterpréter. »
Tout est là. Réinterpréter plutôt que bouleverser. Les codes historiques demeurent le noir et blanc, les influences Art déco, l’élégance parisienne, tandis que l’identité visuelle gagne en modernité. Mais la véritable révolution est ailleurs. Le vrai luxe ? Revenir au produit. Réouvrir des ateliers. Fabriquer à nouveau ses propres macarons. Sélectionner les meilleurs producteurs. Donner davantage de place aux produits frais. Remettre les artisans sous la lumière.
« Pour Jérôme et moi, il est essentiel que les produits emblématiques soient fabriqués par nous. C’est une question d’authenticité. Nous voulons remettre le produit, le savoir-faire et les artisans au cœur de la maison. »
Une philosophie qui fait écho à celle du fondateur de Fauchon
« Fauchon est une marque historique, mais surtout une marque audacieuse. Son fondateur créait des choses que personne n’avait encore imaginées. Cette audace continue de nous inspirer. Si la maison existe encore aujourd’hui, c’est grâce à cette force et à sa capacité de résilience. »
Cette renaissance trouve naturellement son écrin à Fauchon L’Hôtel Paris, ouvert en 2018 face à l’église de la Madeleine. Plus qu’un boutique-hôtel de 56 chambres, l’établissement prolonge l’univers de la maison : restaurant, salon de thé, Gourmet Bar dans chaque chambre, pâtisserie signature… Une adresse où l’on ne vient pas seulement dormir, mais goûter un certain art de vivre parisien.
Une madeleine qui réveille les souvenirs. Une bouche qui donne envie de croquer l’avenir. Entre les deux, il y a 140 ans d’histoire, mais surtout une maison qui retrouve le goût de l’audace. Ce n’est sans doute pas un hasard si cette renaissance commence place de la Madeleine. Certaines adresses semblent décidément faites pour rappeler qu’en France, le patrimoine est encore plus beau lorsqu’il continue de se réinventer.



