ICICLE, un nom que les professionnels connaissent et que le monde ne demande qu’à découvrir… Loin du Made in China dont tout le monde a une image très négative, ICICLE s’impose dans le paysage mode mondial par son héritage, ses matières riches et ses modes de production niches. À sa direction artistique depuis 2019, la créatrice française Bénédicte Laloux impose son style minimaliste, suit ses principes d’une beauté singulière et pousse la maison sur la scène internationale chaque jour davantage. Nous l’avons rencontré afin d’en apprendre davantage sur
La vision d’un couple…
Dans les années 1990, la Chine connaît son premier grand basculement culturel, économique et mode : le vêtement quitte ses fonctions collectives et fonctionnelles pour devenir individuel et représentatif d’une identité propre. En 1997, le luxe à la Louis Vuitton, Chanel ou encore Dior semble encore bien loin du colosse asiatique.
Et pourtant, c’est cette année-là que le couple formé par Shawna Tao et Shouzeng Ye décide de lancer ICICLE à Shanghai. Une marque, ou plutôt une maison, prônant des matières d’exception, le respect de l’homme et de l’environnement, mais également des vêtements qui s’éloignent de la surproduction en assurant un style impeccable des années durant.

Sa philosophie principale ? Une trinité de valeurs chinoises : le respect sincère pour le monde qui nous entoure, la bienveillance envers autrui ainsi que l’appréciation de ce qui nous est donné. En l’espace d’une vingtaine d’années, l’entité s’est établi un ADN reconnaissable, s’est déployée sur un réseau de 236 boutiques et a commencé à faire rayonner son art à travers les frontières jusqu’à la capitale de la mode. Notamment depuis la nomination de sa directrice artistique : la créatrice française Bénédicte Laloux, que nous avons rencontrée.
Découvrir ICICLE à travers les yeux de Bénédicte Laloux
Un profil presque évident, un choix naturel… En 2013, alors que le studio basé en Chine menait la barque, les fondateurs rencontrent Bénédicte Laloux, jeune styliste ayant travaillé dans les rangs de Celine, Lanvin ou encore Chloé. L’harmonie est immédiate. Elle adhère plus que de raison aux principes d’ICICLE et prend ainsi la tête de la création de la Collection « Atelier ». Quelques années plus tard, en 2019, elle sera nommée directrice artistique de la maison, orchestrant le travail des équipes de Paris et de Shanghai.
Quand on la rejoint dans ses locaux pour en découvrir davantage sur la griffe qu’elle défend depuis six ans, la première chose à nous frapper est son aisance. Bénédicte Laloux envahit immédiatement la pièce, placardée de moodboards et d’échantillons de tissu, avec une lumière rayonnante. Presque inspirante…

Avant de s’asseoir, elle nous propose un tour de la prochaine collection (encore strictement confidentielle jusqu’à la Fashion Week de mars) et nous invite à quelques essayages pour se donner une idée du tomber. De là, l’exercice commence et la créatrice nous plonge littéralement dans son monde : celui d’une maison en phase avec la nature. Interview.
Pour commencer simplement : comment décririez-vous ICICLE à quelqu’un qui ne connaîtrait pas encore la maison ?
Bénédicte Laloux : Aujourd’hui, nous sommes bien installés dans le milieu de la mode, auprès des créateurs et des professionnels, mais pas encore auprès du grand public. Je décrirais ICICLE comme un compagnon de vie : un vêtement profond, pensé pour durer, respectueux de l’environnement et du client. Nos matières sont nobles, naturelles, nos finitions très soignées. Ce sont des pièces humbles, qui laissent de la place à la personnalité de celui ou celle qui les porte. Un manteau ICICLE, par exemple, doit pouvoir être à la fois un doudou dans l’avion et une pièce chic en atterrissant. Le vêtement doit accompagner toutes les étapes de vie.
À qui s’adresse votre vestiaire ?
B.L : On n’en a pas vraiment. C’est une force chez nous : une femme sophistiquée peut porter nos pulls en cachemire, et une autre en jean-baskets peut porter nos manteaux.
Le minimalisme permet cela : les personnalités se greffent sur le vêtement, sans être contraintes par lui. Un manteau peut rester très simple ou devenir une robe avec une ceinture. Je veux laisser de la liberté.
ICICLE est née à Shanghai mais son cœur est aussi à Paris. Comment dialoguez-vous entre les deux pôles ?
B.L : Au départ, j’étais la première salariée française du pôle design. Aujourd’hui, nous sommes nombreux et le studio s’est beaucoup développé. Mon rôle a été d’apporter une tension créative, de pousser les stylistes à aller plus loin et à renouveler les silhouettes. Shanghai apporte une discipline très forte, notamment écologique : pas de gaspillage, peu de développement inutile, un vrai respect des matières et du travail des équipes. Paris impulse la créativité. C’est ce dialogue qui fait avancer ICICLE.

Comment répondez-vous aux besoins d’un vestiaire européen et asiatique sous une même enseigne ?
B.L : Nos différentes lignes nous permettent de parler à plusieurs clients, quelque soit le continent. Certaines veulent de la nouveauté, plus d’excentricité et des coupes japonisantes. D’autres préfèrent rester dans les essentiels, les déclinaisons de mêmes modèles dans différentes couleurs. Les deux coexistent très bien grâce à notre approche minimaliste. Quand je suis arrivée, j’ai apporté de nouveaux volumes, des coupes plus floues ou plus architecturées. De leur côté, les studios m’ont offert des matières incroyables, qui m’étaient souvent inconnues, et une rigueur de production très cadrée. On se nourrit mutuellement.
Vous parliez des matières : qu’est-ce qui rend celles d’ICICLE si particulières ?
B.L : Nous travaillons presque uniquement des matières naturelles : soie, laine, cachemire, lin, chanvre. Très peu de coton, presque aucun synthétique, et pas de cuir dans les vêtements. La matière la plus représentative est la soie de Canton, teintée avec de la boue humidifiée et séchée au soleil. C’est un savoir-faire ancestral, très dépendant de la météo : certains étés permettent plus de production que d’autres. Nous jouons aussi avec les couleurs naturelles des animaux, en mélangeant par exemple le poil du yak avec celui de la chèvre cachemire. Cela crée des camaïeux impossibles à obtenir autrement, totalement uniques.
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Comment se déroule votre processus créatif ? Par la matière ou par la coupe d’abord ?
B.L : Très souvent, je commence par la matière. Je drape spontanément et je vois ce que cela raconte. Les matières naturelles imposent une manière de travailler : elles donnent le volume, la tenue, la douceur ou la rigidité. La créativité vient ensuite, mais elle part toujours du textile.
Votre collection automne-hiver parlait du foyer comme refuge. La collection printemps-été s’ouvre, elle, sur une fenêtre. Qu’est-ce que cette évolution raconte ?
B.L : La première collection servait à présenter la maison : son fonctionnement interne, son rapport aux ateliers, aux matières, au processus créatif. ICICLE est une maison au sens fort, presque un foyer, parce que le vêtement y est pensé comme un compagnon de vie comme je vous le disais. Pour la seconde, j’avais envie d’ouverture. La fenêtre symbolise ce regard vers l’extérieur, vers le monde, une envie de dialogue après ce premier chapitre très intime. C’est un tome 2, plus ouvert, plus tourné vers l’autre.
La collection intégrait aussi la théorie des cinq couleurs chinoises. Parlez-nous en.
B.L : J’ai dû l’apprendre, parce que je ne suis pas chinoise, mais j’ai passé énormément de temps en Chine. Les fondateurs ont un ami philosophe qui nous a expliqué les symboliques : le blanc pour le métal, le rouge pour le feu, le jaune pour la terre, le vert pour le bois et le noir pour l’eau. Aujourd’hui, c’est presque instinctif. C’est un langage poétique, très harmonieux, qui m’aide à équilibrer les couleurs dans un vestiaire contemporain.
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Cette symbolique va-t-elle continuer à influencer vos créations ?
B.L : Oui, parce que créer avec des contraintes peut être très stimulant. Les cinq couleurs offrent un équilibre naturel. Je peux jouer avec la proportion du noir, l’intensité du rouge, la nuance exacte du vert. On ne fera pas toujours que cela, car j’aime aussi le rose par exemple, mais cette harmonie reste une belle base.
Revenons à votre vocabulaire de coupe. Vos silhouettes jouent avec la fluidité et la structure. Est-ce un axe que vous développez encore pour ICICLE ?
B.L : Oui. Dans la dernière collection, il y avait beaucoup de jeux entre transparence et opacité, entre pièces structurées et pièces très floues. La robe rideau, par exemple, venait d’un simple rectangle resserré. Le mouvement est essentiel chez ICICLE. Même une géométrie très stricte peut redevenir fluide selon la matière, et inversement. Ce dialogue entre structure et flou est vraiment au cœur de la maison et de mon travail en son sein.

Nous avons entendu parler de l’arrivée d’un directeur créatif pour l’homme ICICLE. Que pouvez-vous nous en dire ?
B.L : Il est arrivé en septembre. Il commence ses premiers croquis et les premiers essayages ont lieu. Son rôle est d’apporter une vision plus marquée, plus élégante, plus mode pour l’homme, tout en respectant l’ADN de la maison. Moi, je faisais de l’homme depuis Paris, mais souvent à partir d’une base féminine. Lui vient du pur tailoring masculin, avec des ateliers dédiés. C’est une nouvelle histoire et un nouveau dialogue.
Enfin, comment imaginez-vous l’avenir de la maison ?
B.L : Nous avons beaucoup d’envies et beaucoup d’ambition. Nous allons bientôt présenter notre troisième collection au calendrier officiel de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, et l’idée est peut-être de passer de la présentation au défilé, avec femme et homme réunis. Nous voulons rayonner davantage : multiplier les points de rencontre, aller dans d’autres villes, dans d’autres pays, accroître la communication et la présence dans la presse.
Nous avons été discrets le temps de consolider la maison. Aujourd’hui, nous sommes prêts. Il n’y a plus de raison d’être timides : nous avons une vraie qualité, un vrai savoir-faire, et nous voulons nous imposer davantage.



