Avant d’être décoration, elles étaient protection. Et avant d’être objet de désir, elles étaient rite… Les franges ont traversé bien des siècles sans jamais vraiment disparaître du paysage de la mode, ni prendre une ride. Des peuples autochtones jusqu’aux tendances majeures du printemps-été 2026, nous nous sommes interrogés sur leurs origines, leur héritage et leur retour.
Bien avant le XVe siècle
Contrairement à beaucoup d’ornements vestimentaires, les franges ne sont pas nées dans un atelier de couture. Bien que leur apparition exacte reste très incertaine, on les retrace notamment auprès de nombreux peuples autochtones d’Amérique du Nord. Bien avant que les Européens n’arrivent sur le continent, certaines nations (dont les Sioux, les Cherokee, les Apache ou encore les Cheyenne) les portaient sur des tuniques, jambières et mocassins en cuir.
Leur atout premier ? Loin du style, elles étaient fonctionnelles et utilitaires. En effet, à l’époque, la logique est simple : les fils pendants évacuent tout d’abord l’eau de pluie, l’empêchent de stagner, accélèrent le séchage des peaux tannées et préviennent la déformation des matières. La frange, en somme, est l’une des premières finitions techniques de l’histoire du vêtement. Rien que ça…

Mais très vite, elle devient autre chose. Dans ces cultures, la longueur, le placement et la densité des franges ne sont pas laissés au hasard. Sur une tunique de chef, elles descendent plus bas, sont plus denses et davantage travaillées. Elles marquent les grades, différencient les groupes, signalent l’appartenance. Et ce, sans distinction d’âge ni de genre : hommes, femmes et enfants les portent, leur charge symbolique transcendant les frontières que l’on pourrait imaginer. Et quand elles bougent, elles prennent également une dimension spirituelle, accompagnant le vent ainsi que certains rituels. Dans certaines traditions, on ira même jusqu’à les ériger en intermédiaire entre le monde des vivants et celui des esprits.
Les franges n’ont d’ailleurs jamais vraiment quitté le vestiaire américain, de par sa forte influence culturelle. On les retrouve, au fil des siècles, chez les trappeurs, éclaireurs, chasseurs, cow-boys.
1920 : La grande bascule
C’est en traversant l’Atlantique que la frange change de nature. Dans les années 1920, elle fait son entrée fracassante dans le vestiaire occidental avec les robes « charleston » : les fameuses robes courtes, légères, conçues pour danser sur le rythme du jazz. Les franges ne sont définitivement plus utilitaires : elles sont devenues chorégraphiques. Elles prolongent le mouvement des bras, accompagnent les hanches, créent une cadence visuelle que le tissu seul ne pouvait, jusqu’alors, s’offrir.

Dans les cabarets de Harlem ou de Montparnasse, elles deviennent synonymes d’émancipation : le corps bouge et refuse la rigidité des corsets d’avant-guerre. Progressivement, la frange glisse vers la sensualité. Portée par des danseuses, des artistes de music-hall, des figures de l’entre-deux-guerres comme les garçonnes, elle se charge d’une dimension féminine et désirable, presque provocatrice pour l’époque. Un vestiaire du spectacle qui est rapidement passé de la scène à la rue, pour de nombreuses raisons.
Le western et l’homme
Mais la frange ne reste pas longtemps dans les mains des femmes. L’industrie hollywoodienne en décide autrement, comme souvent. À partir des années 1940, et surtout dans les décennies 1950-1960, le western impose une nouvelle mythologie : celle du cow-boy, du cavalier solitaire, de la frontière américaine. Les vestes en daim frangées, les bottes et les ceintures deviennent alors les attributs d’une masculinité exacerbée.
John Wayne, Elvis Presley en tenue de scène country, les héros de pellicule tout en cuir… La frange se virilise à une vitesse remarquable. Elle renoue, sans le savoir, avec sa dimension originelle : le vêtement de terrain, fait pour le mouvement et l’espace. Aujourd’hui encore, elle demeure un marqueur culturel dans de nombreux États comme le Texas, le Wyoming, le Montana, l’Oklahoma ou encore le Nouveau-Mexique.
Années 60-70 : le retour aux sources
La boucle se referme avec les mouvements hippies. Dans le sillage de la contre-culture et du rejet de la société de consommation, très importants dans les années 1960-1970, la frange réapparaît sur des vestes en daim, des gilets, des jupes longues portées par femmes et hommes confondus.
Ce retour n’est pas anodin… La frange y retrouve quelque chose de son esprit originel : une connexion à la nature, un rejet de l’artificiel, une forme de spiritualité réappropriée. Des icônes comme la chanteuse américaine Janis Joplin, le guitariste américain Jimi Hendrix, jusqu’aux foules des festivals : la frange devient l’uniforme d’une génération qui refuse l’uniforme.
Des itérations continues, jamais vraiment absentes
Contrairement à l’idée reçue, la frange n’a jamais réellement quitté les podiums depuis. Dans les années 1970, déjà, Yves Saint Laurent l’intégrait à ses collections bohèmes. Dans les années 1990, Gianni Versace et Calvin Klein la réinterprétaient en versions grunge ou rock. Plus près de nous, Alessandro Michele, chez Gucci (de 2015 à 2022), l’a portée à une forme d’obsession baroque, la superposant à des silhouettes maximalistes qui réconciliaient l’esprit seventies avec l’esthétique contemporaine.
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Il serait donc inexact de parler d’un « retour » à proprement parler pour le printemps-été 2026, ou même ces dernières années. Il s’agit plutôt d’une concentration, plus forte qu’à l’ordinaire, notamment influencée par la musique…
Le cowboy core et Beyoncé, duo gagnant
Le dernier déclencheur culturel est difficile à ignorer… En 2024, la sortie de Cowboy Carter, huitième album studio de Beyoncé, a provoqué une fascination massive pour l’esthétique country-western et ses codes vestimentaires. Chapeaux de paille, santiags, denim, chaps (protections en cuir) et franges, partout. L’album, qui réinterprète les racines noires de la musique country avec des titres comme Texas Hold ‘Em, a remis en circulation une imagerie que la mode avait soigneusement recyclée sans toujours en nommer les origines.
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Le « cowboy core », déjà présent sur les réseaux sociaux depuis 2023, a trouvé dans ce moment culturel une légitimité nouvelle. Une viralité, que l’on pourrait qualifier de sans précédent, s’est traduite quasi immédiatement sur les podiums et dans les collections commerciales.
Pour le printemps-été 2026, les franges reviennent une nouvelle fois sur le devant de la scène, jusqu’à devenir l’une des tendances majeures de la saison. Des maisons comme Burberry, Ferragamo, Emporio Armani ainsi que Dries Van Noten ont intégré la frange avec parcimonie à leurs silhouettes clés : sur des trenchs, des jupes mi-longues ou longues en cuir, des vestes en daim, des sacs ou encore des robes en jersey.





