Claire Tabouret, un souffle monumental

Claire Tabouret, un souffle monumental

Claire Tabouret, un souffle monumental

En 2026, Claire Tabouret, 44 ans, accède à une visibilité inédite. Pourtant, son œuvre ne se transforme pas, elle s'amplifie. Fondée sur le retrait, la superposition des strates et une figuration en tension, sa peinture travaille la lumière comme une matière intérieure, jusqu'à faire du monumental l'extension naturelle d'un geste profondément intime.

Il y a, dans son travail, quelque chose du souffle. Un mouvement d’expansion et de retrait, un va-et-vient entre paysages reconnaissables et territoires plus enfouis qu’elle ne cesse d’explorer. Traversées d’une lumière qui semble sourdre d’un lieu plus profond que la toile, ses figures portent une tension contenue, une fragilité vibrante, comme si chaque image oscillait entre apparition et effacement.

Une rétrospective d’envergure au Museum Voorlinden, aux Pays-Bas, une présence remarquée au Crocker Art Museum, et, en France, la commande des nouveaux vitraux pour Notre-Dame de Paris l’installent dans une visibilité accrue. Pourtant, dans son atelier de Los Angeles que Claire Tabouret décrit comme « un organisme vivant qui se remplit et se vide », le geste demeure identique. Elle travaille par strates, par retraits successifs, accumulant images et silences avant de laisser la peinture décider.

D’un seul souffle

Au Grand Palais, avec « D’un seul souffle », elle dévoilait les maquettes monumentales des six vitraux destinés au bas-côté sud de Notre-Dame, réalisés avec l’atelier Simon-Marq. Prolongée face à l’affluence, l’exposition donnait accès au processus, fragments assemblés, près de sept mètres de hauteur par baie, lumière encore en devenir. Plus qu’un résultat, une élaboration. Le monotype s’est imposé comme technique privilégiée, encre déposée sur plexiglas transparent, image pensée à l’envers, imprimée sur papier épais. Une méthode qui conjugue rigueur et imprévu. Une fois l’empreinte transférée, le repentir est limité. Le geste doit être juste. Dans cette inversion se prépare déjà le vitrail, une lumière conçue avant même de traverser le verre.

Claire Tabouret, un souffle monumental

Le thème de la Pentecôte irrigue l’ensemble. « On vit dans un monde tellement divisé, chaotique, effrayant… », confie-t-elle. Ses figures cherchent un accord possible, un souffle commun capable de traverser les différences. Avant même leur installation, les maquettes ont donné à voir ce moment rare où une recherche personnelle s’inscrit dans l’histoire d’un monument.

Retour au figuratif

Cette monumentalité prend sa source dans un mouvement inverse, le retrait. Claire Tabouret évoque une « isolation de temps à l’intérieur » qui l’a menée, paradoxalement, vers le paysage. Non des horizons descriptifs, mais des états. Chez elle, le processus précède le discours. « Les images arrivent d’abord, je les comprends ensuite », dit-elle. La peinture devient espace de déchiffrement, presque un lieu d’épreuve intime.

Sur de la fausse fourrure synthétique, la matière s’absorbe comme dans une peau, imposant un geste sans retour. Les violets vibrent, les jaunes s’embrasent, les couches translucides s’accumulent en strates quasi géologiques. Pour la première fois, l’artiste revendique explicitement ses filiations, Morandi, Cézanne, non pour citer, mais pour prolonger. « Ajouter une strate à une histoire qui s’écrit à travers le temps », dit-elle.

Claire Tabouret, un souffle monumental

Formée à l’École des Beaux-Arts de Paris, elle appartient à cette génération qui a réinvesti la peinture figurative sans nostalgie. Ses premières séries interrogeaient déjà la vulnérabilité collective. Chez elle, la figure n’est jamais stable, elle semble toujours en devenir. La rétrospective « Weaving Waters, Weaving Gestures », au Museum Voorlinden, déploie l’étendue de cette pratique, toile, fausse fourrure, plexiglas, bronze, céramique. Elle en révèle la cohérence profonde, une œuvre à la fois classique et romantique, sombre et lumineuse, traversée par les questions d’identité et de mémoire.

Place accrue des femmes

D’une salle à l’autre, les figures semblent migrer d’un médium à l’autre comme on change d’état. Peintes, moulées, imprimées, elles conservent la même vibration intérieure. L’eau, motif récurrent, agit comme une métaphore du passage et de la transformation, tandis que le geste, répété et déplacé, tisse une continuité sensible entre les époques et les supports.

Au Crocker Art Museum, dans « Making Moves : A Collection of Feminisms », son travail dialogue avec celui d’artistes ayant interrogé l’expérience féminine, dont Frida Kahlo, dans une histoire plurielle des représentations.

Claire Tabouret, un souffle monumental

Ce que révèle l’année Tabouret dépasse la trajectoire individuelle. Elle dit quelque chose d’un moment artistique, le retour affirmé de la peinture figurative dans les grandes institutions, la place accrue des artistes femmes dans les commandes patrimoniales, la circulation fluide entre Europe et États-Unis. La commande des vitraux de Notre-Dame ne constitue pas seulement un jalon personnel, elle marque l’intégration d’un langage pictural contemporain dans un monument chargé d’histoire. Là où l’on attendait un geste spectaculaire, Claire Tabouret propose une continuité sensible, une lumière travaillée comme une matière intérieure plutôt qu’un effet.

De l’atelier californien aux verrières de Notre-Dame, des paysages intérieurs aux salles de musées internationaux, Claire Tabouret change d’échelle sans perdre son centre. Et si 2026 marque un tournant, ce n’est pas tant par l’accumulation d’événements que par l’amplitude nouvelle d’un souffle déjà là, désormais à l’échelle du monde.

Article écrit par Désirée de Lamarzelle, a retrouver dans le numéro 15 de Oniriq Magazine

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