Tout commence avec un garçon de Liverpool qui ne lâche pas le Kodak Brownie familial. “La vérité, c’est que j’ai toujours été passionné de photo, depuis tout petit, quand notre famille possédait une petite caméra dans les années 50. J’adorais tout le processus, charger une pellicule Kodak dans notre Brownie“, se souvient Paul McCartney. Ce goût précoce pour l’image, partagé avec son frère, explique peut-être pourquoi, au plus fort de la Beatlemania, alors que le monde entier braque ses objectifs sur lui, c’est lui qui continue de photographier, Pentax au poing, depuis l’intérieur de la bulle.
C’est le musée Granet d’Aix-en-Provence, place Saint-Jean de Malte, qui accueille l’exposition du 4 juillet 2026 au 3 janvier 2027, première étape européenne d’une tournée internationale lancée à la réouverture de la National Portrait Gallery de Londres en juin 2023, et qui a depuis traversé les États-Unis, le Japon et le Canada avant de poser ses valises en Provence.

Des négatifs endormis soixante ans dans un tiroir
En 2020, lors d’un travail de classement dans ses archives, McCartney tombe sur près d’un millier de photographies au format 35 mm, prises pendant les tournées des Beatles entre l‘automne 1963 et l’hiver 1964, des négatifs et des planches contact jamais imprimés, jamais montrés, oubliés depuis six décennies. Toutes ont été prises avec le même appareil : un Pentax SV noir, bien usé, équipé d’un unique objectif Takumar 55 mm f/2.0, aujourd’hui exposé sous verre dans l’exposition.
Quand McCartney et son équipe contactent la National Portrait Gallery, la conservatrice Rosie Broadley comprend immédiatement qu’il s’agit d’autre chose : un ensemble cohérent, d’une valeur historique et documentaire considérable, qui mérite une exposition à part entière. McCartney participe lui-même au choix des images. C’est en voyant ses clichés tirés et agrandis pour la première fois qu’il les redécouvre vraiment. “En regardant ces photos aujourd’hui, des décennies après qu’elles ont été prises, je trouve qu’il s’en dégage une sorte d’innocence. Tout était nouveau pour nous à ce moment-là. Mais j’aime à penser que je ne les prendrais pas différemment aujourd’hui.”

© 1963-1964 Paul McCartney sous licence exclusive de MPL Archive LLP
Le résultat, c’est environ 250 images rassemblées sur 700 m² au musée Granet, portraits en noir et blanc granuleux, scènes de coulisses, vues urbaines saisies à travers une vitre de voiture ou un hublot d’avion, et, à partir de Miami, des clichés couleur qui tranchent radicalement avec le reste.
Dix semaines où tout bascule
Entre décembre 1963 et février 1964, les Beatles passent du statut de sensation britannique à celui de superstars mondiales. Dans les stades, dans les rues et sur le plateau du Ed Sullivan Show, leur arrivée en Amérique du Nord marque un tournant culturel majeur. C’est cette période précise que couvrent les photos de McCartney, et c’est ce qui en fait l’intérêt : non pas le regard d’un photographe de presse, mais celui d’un membre du groupe, de l’intérieur.

© 1964 Paul McCartney sous licence exclusive de MPL Archive LLP
Le parcours suit une logique chronologique en sept sections. Liverpool et Londres d’abord, en novembre et décembre 1963, au moment où le terme “Beatlemania” vient d’être inventé par le Daily Mirror pour décrire les scènes d’hystérie devant le London Palladium. Puis Paris, en janvier 1964 : les Beatles donnent dix-huit concerts à l’Olympia, parfois jusqu’à trois représentations par jour, partageant l’affiche avec Trini Lopez et Sylvie Vartan, alors fiancée à Johnny Hallyday. C’est depuis leur suite du George V qu’ils apprennent, le 15 janvier, que “I Want to Hold Your Hand” vient d’atteindre la première place des charts américains. Ensuite New York, Washington, et enfin Miami, où McCartney troque ses pellicules noir et blanc pour de la couleur.
Dans l’intimité du groupe
Ce qui frappe dans ces images, au-delà de leur valeur historique évidente, c’est leur dimension empathique. Le directeur du Chrysler Museum of Art l’a formulé ainsi : “L’empathie qui est au cœur de sa musique est tout aussi évidente dans ses photographies.” McCartney avait d’ailleurs une fascination particulière pour les paparazzis, choisissant souvent de les photographier eux-mêmes, créant une mise en abyme troublante, comme s’il retournait l’objectif contre ceux qui le traquaient.
Ces images disent quelque chose que les photos de presse de l’époque ne montrent jamais : ce sont de très jeunes hommes, tiraillés entre une célébrité qui s’emballe et une normalité qu’ils n’ont pas encore perdue. George Harrison à Miami, au bord d’une piscine, lunettes de soleil démesurées, un verre à la main, a visiblement de l’acné sur le visage. Il a vingt ans, et ça se voit. Ringo Starr saisi en plein fou rire, la tête secouée au point que les cheveux deviennent un flou de mouvement, n’a rien d’une icône. Et les autoportraits de McCartney dans les miroirs de chambres d’hôtel, flous, mal cadrés, sont ceux d’un amateur qui tâtonne, pas d’une star. C’est peut-être là le vrai sujet de l’exposition : non pas la naissance d’une légende, mais l’innocence de ce qui précède.

© 1964 Paul McCartney sous licence exclusive de MPL Archive LLP
Une tournée mondiale qui s’étire sur trois ans
Avant d’arriver à Aix, l’exposition a déjà fait salle comble un peu partout : Virginie, Brooklyn Museum de New York, Tokyo, Portland, Osaka, San Francisco et Nashville, puis Toronto. Au de Young Museum de San Francisco, elle a même été prolongée par popular demand jusqu’en octobre 2025. Le musée Granet sera la première étape européenne de ce tour du monde. L’exposition s’inscrit par ailleurs dans les célébrations du bicentenaire de la photographie portées par le ministère de la Culture, et fait partie de la programmation des Rencontres d’Arles dans le cadre du Grand Arles Express.
Un film en guise de conclusion
Le parcours se termine par un film inédit, produit et réalisé par McCartney lui-même, avec une bande-son originale composée à partir des photographies de l’exposition. Un épilogue logique pour quelqu’un qui n’a jamais vraiment raccroché son appareil, même après avoir épousé la photographe Linda Eastman en 1969, et dont la fille Mary McCartney a elle aussi fait de la photographie son métier. Un catalogue accompagne l’exposition, disponible aux éditions Buchet-Chastel sous le titre 1964 : Eyes of the Storm.
Musée Granet, Place Saint-Jean de Malte, Aix-en-Provence. Du 4 juillet 2026 au 3 janvier 2027, du mardi au dimanche. Tarif plein : 14 €. Tarif réduit : 12 €. Gratuit pour les moins de 18 ans et les étudiants de moins de 26 ans. Visites guidées en français et en anglais, audioguide disponible en six langues.



