Alors que la figure du fan ne cesse de gagner en visibilité dans l’espace médiatique, celle de la “groupie”, toujours au féminin, continue, elle, d’hériter d’une image dépréciée, façonnée par une culture patriarcale peu encline à la nuance. Terme chargé, souvent relégué au rang de caricature, il fait aujourd’hui l’objet d’un essai éclairant signé par la journaliste et autrice Sophie Benard. Intitulé Splendeurs et misères des groupies (Les Pérégrines, 2025), l’ouvrage entreprend de décortiquer en moins de deux cents pages les ressorts sociaux, littéraires et intimes de cette figure mal aimée.
En se concentrant exclusivement sur la femme groupie, l’essai opère un salutaire retour critique sur des siècles de mépris institutionnalisé. Il était temps d’écrire sa propre histoire, leurs propres histoires, loin des clichés persistants. Pour OniriQ, l’auteure revient sur les paradoxes et la puissance de cet archétype féminin, entre fascination, résistance et réinvention.
La genèse d’un mot connoté
« La groupie désigne les fans qui ne sont que des femmes, qui auraient pour seul but de coucher avec les chanteurs et de hurler pendant leurs concerts ce qui isole complètement le fait qu’elle aime d’abord la musique », explique Sophie Benard en préambule d’un récit se situant au carrefour du journalisme, de la sociologie et du féminisme. Sans tomber dans la démagogie, Splendeurs et misères des groupies explore avec humour les différentes facettes du terme groupie à la lumière de notre époque et de nos pratiques sociales.
De l’Antiquité romaine durant les combats des gladiateur, à la « Lisztomania » en passant par les premiers concerts d’Elvis Presley ou du groupe britannique The Beatles, la femme admiratrice se construit au cœur des imaginaires avant de se cristalliser sous la forme d’une groupie au carrefour des années 1970. « J’ai vraiment l’impression que c’est dans les années 70, avec le rock de cette période, que le terme de groupie est apparu aux Etats-Unis ». Dans une société d’après-guerre marquée par les débuts du consumérisme, les foules hystériques deviennent alors une image d’Épinal de la pop culture illustrant le pouvoir immense de l’artiste sur ses fans, des jeunes filles au désir incandescent soumises et disponibles.
Avec cet ouvrage, l’auteure réhabilite un mot féminin employé de manière péjorative dans nos discours. « J’ai repensé à la façon dont les préjugés s’abattent sur les femmes en général mais aussi quand elles sont fans. J’ai réfléchi à la façon dont on différencie les fans par le genre, lorsqu’on prend très au sérieux les hommes qui crient dans un stade mais pas du tout les femmes qui crient dans un stade, alors qu’ils font exactement la même chose ».
La groupie, symbole éternel de la misogynie
Au fil des pages, Sophie Benard articule sa pensée autour de quatre typologies de groupies : la groupie désirante, la groupie agissante, la groupie communautaire et la groupie créative. Des classifications qu’elle établit à travers divers exemples pertinents dont le témoignage de Pamela des Barres dans son journal Confession d’une groupie (1987). Le constat est clair, le traitement des groupies relève principalement du sexisme latent de nos sociétés.
Remarquant un fossé entre les fans de Johnny Hallyday et les fans de Taylor Swift, elle remarque que leur appréhension est totalement différente tandis que l’admiration voire le désir est identique. « Au-delà du sexisme, qui, je pense est la première explication, il y a aussi une sorte de mépris pour les choses adolescentes ou en tout cas, les choses associées à l’adolescence », explique la journaliste. Provenant d’une tradition misogyne ancrée, cette idée que les passions féminines relèvent du soporifique explique en partie le manque d’intérêt pour cette figure méprisée.
En parallèle, la groupie subit de nombreuses pressions en rapport avec sa classe sociale car être fan d’Harry Styles lorsqu’on est cadre dans la finance s’avère plus difficile que prévu. De facto, la groupie peut subir des préjugés classistes (discriminations basées sur l’appartenance ou non à une classe sociale) en fonction de l’artiste qu’elle aime à l’instar de la scénariste Carine Hazan dont le transfuge de classe s’est soldé par un rejet de son chanteur préféré Jean-Jacques Goldman. « Il y a cette idée commune qu’en étant issu d’une culture suffisamment élevée, on ne va pas à des concerts de pop mais on va à la Philharmonie de Paris par exemple ».
Malgré un rejet de ces femmes passionnées, beaucoup de groupies gardent leur statut de fan longtemps à l’instar de la scénariste Carine Hazan et sa passion pour Jean-Jacques Goldman (ndlr dans le livre Jean-Jacques paru en 2022) dont l’auteure tire un exemple probant : « Quand on a été fan d’un artiste, ça reste à vie. Alors évidemment, on n’y consacre peut-être pas le même temps et on en parle moins mais il y a toujours un lien très fort. Je crois que c’est le contraire d’une passion éphémère ».

La groupie comme force politique
En 2025, la groupie se déleste de la honte apposée sur son statut comme si les préjugés s’étaient distillés pour laisser place à la revendication communautaire. Taylor Swift, Chappell Roan, Charli XCX… Les pop stars dominent l’industrie musicale avec derrière elles plusieurs millions de fans (majoritairement des femmes) dont l’influence se mesure par leurs capacités à agir sur la société.
Leurs pouvoirs sur l’industrie musicale se transposent dans le champ politique avec des actions concrètes lors des grandes manifestations à l’instar des élections américaines en 2020, opposant le candidat démocrate Joe Biden au républicain Donald Trump. En juin 2020, ce dernier est arrivé dans un stade complètement vide pour son meeting de campagne. La faute à qui ? Aux fans de K-pop. « L’humiliante déconvenue se préparait depuis des semaines sur les réseaux sociaux et sur TikTok en particulier, où les fans se sont organisés pour réserver des centaines de milliers de billets pour le meeting – avec la ferme intention bien sûr de ne pas s’y rendre », écrit Sophie Benard. Un stratagème rondement mené qui témoigne de la force de frappe des groupies.
Outre un militantisme organisé sur les réseaux sociaux, les concerts de pop cristallisent aussi cet engagement. Chaque année, ils réunissent souvent des femmes ou des membres da la communauté LGBTQUIA+, devenant ainsi, un espace de liberté sans oppression pour celles et ceux présents.
Dans une société patriarcale, ces regroupements se transforment alors en un possible lieu de politisation où la découverte du féminisme, de l’anti-racisme ou de la lutte des classes se fraient un chemin dans les pensées. « Dans les concerts, les groupies sont si différentes en termes de classes sociales, d’âge, de pays et, je crois que les idées progressistes, ça vient aussi de ce type d’expérience. On n’a jamais l’occasion d’être dans un espace public seulement entre femmes. De ne pas avoir peur de s’habiller comme on veut, de danser, d’échanger entre nous, l’ensemble de ces moments éveillent quelque chose en nous »
Voir cette publication sur Instagram
La groupie 2.0
Depuis les années 1980, la groupie vit une transition provoquée par l’arrivée d’Internet et plus tard, des réseaux sociaux. Pour Sophie Benard, la vraie différence entre une fan des années 1980 et une fan des années 2025 réside dans ce changement technologique et historique majeur : « Internet a changé beaucoup de choses notamment l’aspect communautaire qui m’intéresse beaucoup. La vraie valeur ajoutée est de retrouver sur Internet ou dans la vraie vie d’autres fans avec leurs humours et leurs références communes ».
Le temps transforme également les communautés de fans et la culture de la célébrité bascule du côté des influenceurs, nouvelles personnalités publiques à admirer autant dans leurs vies privées que publiques. Acclamés pour leurs contenus ou leurs vidéos, ils remettent en question le principe même d’être fan en laissant à leurs communautés le loisir d’avoir les mêmes pratiques, comme le confirme la journaliste : « Je pense qu’on peut être fan de la même manière d’un influenceur et d’un artiste et que de fait, on observe les mêmes comportements et manières de faire notamment dans l’écriture de fandoms ».
Après des siècles d’invisibilisation, la groupie se doit d’être réhabilitée car se cache derrière son image erronée, des millions de femmes aux qualités plurielles. Aux racines d’une partie marginalisée de la population se dévoile des espaces rassurants, une façon de montrer que les sentiments des groupies sont loin d’être éphémères : « Lors des rassemblements, il y a plein de choses qui se créent et qui sont beaucoup plus profonds, de l’ordre de l’amitié, de l’entraide, de la politisation, des thèmes qui n’ont visiblement rien de futile ».




