Il y a des expositions qui se visitent, et d’autres qui se ressentent. Forms and Temptations, présentée jusqu’au 13 juin 2026 au 88, boulevard de Ménilmontant dans le 20e arrondissement de Paris, appartient résolument à la seconde catégorie. Imaginée par la Sceners Gallery en partenariat avec la galerie Almine Rech, elle réunit dans un même espace des pièces issues de deux univers que tout semblait a priori opposer : le design moderniste européen du début du XXe siècle et le pop art britannique le plus audacieux des années 1960 à aujourd’hui.
Allen Jones et le design Art déco : une même quête de liberté formelle

Tout commence avec une intuition curatoriale que le design et l’art contemporain partagent, à un siècle de distance, une même quête de libération de l’objet, d’abord, de son seul usage. Puis, de la libération de la forme, ensuite, de son rôle purement décoratif.
Pour incarner ce propos, la galerie a réuni des pièces d’exception signées Ruhlmann, Carlo Bugatti, Pierre Legrain, Koloman Moser et Jean Dunand. Ces noms sont autant de jalons dans l’histoire du mobilier moderne. Membre fondateur de l’UAM, Pierre Legrain est l’un des acteurs incontournables de la modernité naissante dans les années 1920, un créateur au carrefour de tout : relieur, ébéniste, illustrateur, designer. Son œuvre est particulièrement reconnaissable, car elle est un véritable hommage aux formes et aux motifs africains et océaniens, qu’il a su s’approprier en les associant au cubisme qui émergeait alors. Sa Chaise Rothschild (1920), présentée dans l’exposition, en est une démonstration éclatante : fonctionnelle en apparence, mais déjà traversée par une tension et une expression pure.
Face à elle, Hommage au Cubisme de Jean Dunand (1940) ou encore le Cabinet de Carlo Bugatti (1900) témoignent d’une même aspiration : faire de l’objet un territoire d’invention, où matériaux, proportions et formes prennent autant d’importance que la destination finale de la pièce.
Allen Jones et le pop art des années 1960

Né le 1er septembre 1937 à Southampton, le peintre et sculpteur britannique est devenu célèbre par son exposition de sculptures érotiques, notamment la série Chaise, Table et Porte-manteau (1969), dans laquelle des femmes sont assimilées à des objets. Ces meubles anthropomorphiques, qui avaient déclenché des protestations féministes dès leur présentation, restent parmi les œuvres les plus commentées et les plus débattues du pop art britannique.
Allen Jones fait partie d’une génération unique d’étudiants au Royal College of Art, aux côtés de David Hockney, R.B. Kitaj et Peter Blake, parmi d’autres. Expulsé de l’institution dès sa première année, les conservateurs de l’époque refusant de cautionner les nouvelles directions que prenait la jeune garde, il s’imposera pourtant comme une figure tutélaire du pop art britannique, dont les expositions remporteront un succès international immédiat. Son œuvre sera alors consacrée comme « emblématique de l’esprit des années 1960 ».
Dans Forms and Temptations, Jones est représenté par des œuvres récentes : Screen Test (2016), Red Refrigerator (2018) et Cover Story (2021). Des pièces qui prolongent et affinent sa réflexion fondatrice : celle de l’objet-corps, de l’artefact habité par le désir, de la forme qui refuse sa propre neutralité. Là où les maîtres de l’Art déco libéraient progressivement l’objet de sa pure fonctionnalité, Jones, lui, le conçoit d’emblée comme un espace de fiction et de projection.

Cette exposition ne cherche pas uniquement à établir des filiations trop lisses ou des héritages trop propres. Elle préfère laisser les œuvres se regarder, s’interpeller, parfois même se contredire. Le Cabinet de Bugatti et le Red Refrigerator de Jones n’ont a priori rien à se dire. Et pourtant, côte à côte, ils posent exactement la même question : qu’est-ce qu’un objet, quand il cesse d’être utile
Ce type de proposition curatoriale est rare. Associer le mobilier Art déco à la provocation pop dans un même espace d’exposition sans que cela paraisse artificiel, c’est un pari risqué, et ici pleinement réussi. Parce qu’Allen Jones, à 88 ans, demeure l’un des artistes vivants les plus importants de sa génération, et que le voir dialoguer avec Legrain ou Dunand, c’est saisir en un seul coup d’œil un siècle entier d’émancipation formelle. Et parce que le 20e arrondissement de Paris, loin des circuits balisés du Marais ou de Saint-Germain, offre à cette exposition une atmosphère décalée qui lui sied parfaitement.
À voir avant le 13 juin. Et à prendre le temps de regarder.
- Forms and Temptations,
- du 13 avril au 13 juin 2026.
- Sceners Gallery, 88, boulevard de Ménilmontant, Paris 20e.
- En partenariat avec la galerie Almine Rech



