Comment définiriez-vous votre collaboration artistique avec la maison Ruinart ?
Eva Jospin : J’avais envie de travailler sur nos points communs, la répétition des gestes, ceux d’un travail lent, manuel, et très précis. J’ai été très inspirée par cette idée de tout un territoire qui vit de ce produit, le champagne, avec son histoire, sa géographie, mais aussi des temporalités différentes. Lors de la visite de leurs crayères, à 40 mètres de profondeur, où j’avais l’impression de remonter dans le temps, j’ai été fascinée par cet espace de circulations, qui fait écho à mon travail autour du monde souterrain. Pour cette carte blanche, j’ai imaginé un parcours dans un décor sculptural qui rend hommage à ce paysage.
Peut-on dire que la représentation de paysages est un de vos thèmes de prédilection ?
E.J. : C’est surtout la notion d’un « ailleurs » que j’aime explorer en convoquant le voyage intérieur (notre imaginaire, nos souvenirs de promenade…) de chacun. Il y a cette idée dans la représentation d’un paysage du territoire, alors qu’en réalité, il n’y a pas de frontières. Dans un jeu d’échelles avec lequel j’aime jouer pour éviter un point de vue unique, j’utilise souvent des éléments qui sont presque de l’ordre de la miniature dans des pièces monumentales, parfois immersives où l’on peut déambuler.
Dans vos créations, on sent également l’influence de l’architecture baroque, le style gréco-romain, avec la part belle à l’ornement.
E.J. : Oui, dans l’ornement et les ordres architecturaux de cette époque avec des formes qui se répètent et se stabilisent tout en étant dans un mouvement, il y a quelque chose qui relève de la métamorphose. Cela me donne envie de me plonger dans leur logique de représentation et de jouer avec leurs codes. J’aime beaucoup l’exubérance architecturale des fabriques de jardin avec leurs rocailles fantaisistes XVIIIe dont la splendeur est rattrapée par la végétation : une forme de nature baroque. La frontière entre l’architecture et la sculpture monumentale est ténue. Je suis d’ailleurs une grande fan de l’archi.

Entre exploration et construction, c’est le carton qui guide vos créations ?
E.J. : Le carton est à la sculpture ce que le crayon est à la peinture, un matériau de la liberté. Il s’est imposé à moi quand j’ai changé d’échelle pour mon travail de représentation monumentale de la forêt. Je me suis rendu compte que sa forme alvéolaire en nid d’abeilles avec ses différentes stratifications avait une espèce de correspondance avec les formes que je voulais représenter. Je ne l’ai pas du tout utilisé sur sa partie plate, mais au contraire, dans son épaisseur en gravant et en incisant sa matière : j’ai exploité toutes les ombres et toutes les profondeurs de sa tranche. Mais je n’utilise pas que le carton, en fait je ne m’interdis rien : je travaille évidemment en fonction de certaines données (extérieur ou intérieur) pour me poser la question des matériaux.
Vous vous tournez vers d’autres matériaux, comme la broderie, dans vos derniers tableaux…
E.J. : Je ne suis pas rapide, je n’ai pas quinze idées par seconde ! En fait, il s’agit de quelques thèmes autour desquels je tourne toujours et où les matériaux arrivent petit à petit. Par exemple, la broderie s’est imposée, car je me suis inspirée du palais Colonna avec sa salle des broderies. Mais c’est vraiment la rencontre avec Maria Grazia Chiuri, directrice artistique de Dior, qui a permis en fait de collaborer** avec les ateliers Chanakya basés en Inde. J’ai la chance de continuer à travailler avec cette grande maison de broderie pour créer ces tableaux et on a encore un certain nombre de projets en développement. Toute la difficulté est un processus de transmission de mon travail et d’interprétation de leur part, pour affiner ou essayer de nouvelles techniques.
Comment définiriez-vous votre processus de création ?
E.J. : C’est toujours difficile de s’analyser, mais je dirais qu’une des choses qui m’intéresse dans ce que je fais, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles je suis attirée par la question, la répétition, la sensation d’être absorbée. Une plongée dans un endroit qui nous arrache du réel, et que j’essaie de restituer quand j’expose dans un lieu. Les femmes ont longtemps été absentes des musées et galeries.
Que pensez-vous de l’évolution de leur condition dans l’art ?
E.J. : Les choses évoluent dans le bon sens, même s’il n’y a pas si longtemps, cela n’était absolument pas un problème de faire une exposition avec 30 artistes sans aucune femme. Aujourd’hui, cela sauterait aux yeux. Même dans le domaine de l’art dit monumental peu préempté par les femmes, des plasticiennes très talentueuses comme Tatiana Trouvé, Katharina Grosse ou Sarah Sze sont désormais incontournables. Il reste le combat sur la place des femmes dans l’histoire en général, parce qu’elles ont été trop souvent effacées des ouvrages. Un effacement dans l’histoire et dans l’histoire de l’art qui donnait l’impression que, lorsqu’elles faisaient quelque chose, elles étaient pionnières. Alors qu’en réalité, le passé est plus riche que ce qu’on a cru.

* « Promenade(s) », exposition carte blanche imaginée pour Ruinart
** Défilé Dior haute couture automne-hiver 2021-2022
Article paru dans le n°4 d’OniriQ
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