À Paris, Miu Miu réunit le monde de l’art autour du regard d’Alice Diop

Miu Miu d'Alice Diop« Geste de Consolation »
Miu Miu réunit le monde de l'art autour du regard d'Alice Diop

À Paris, Miu Miu réunit le monde de l’art autour du regard d’Alice Diop

Partenaire officiel du programme public d'Art Basel Paris, Miu Miu a inauguré mardi 20 octobre « Geste de Consolation », une exposition conçue par la cinéaste au Palais d'Iéna, à l'invitation de Miuccia Prada. De Simone Leigh à Peter Doig, artistes et cinéastes se sont ensuite retrouvés à la Brasserie Lipp pour célébrer ce projet qui interroge les représentations des femmes noires et la puissance de leurs récits.

Que signifie avoir une chambre à soi lorsque l’on est une femme noire, dont l’histoire, les images et les récits ont si souvent été racontés par d’autres ? Près d’un siècle après Une chambre à soi, de Virginia Woolf, Alice Diop déplace la question de l’émancipation féminine vers celle du regard et de la représentation. Au Palais d’Iéna, à Paris, la réalisatrice de Saint Omer (2022) présente, du 21 au 25 octobre, « Geste de Consolation », un projet imaginé à l’invitation de Miuccia Prada et porté par Miu Miu.

programme public d'Art Basel Paris, Miu Miu Alice Diop @MiuMiu instagram
programme public d’Art Basel Paris, Miu Miu Alice Diop @MiuMiu instagram

Dans l’architecture monumentale d’Auguste Perret, siège du Conseil économique, social et environnemental, la cinéaste déploie pour la première fois son univers au-delà de l’écran. Le parcours s’ouvre sur une photographie de Zanele Muholi, figure majeure de la photographie sud-africaine. Il se poursuit avec une installation vidéo mêlant archives et extraits de films, entre violence des représentations et pouvoir consolateur des images.

Au cœur de l’exposition, Chambre à soi, un salon-bibliothèque aux tapis colorés, accueille un motif de l’artiste américaine Mary Lee Bendolph, l’une des quilteuses de Gee’s Bend, ainsi que les livres qui ont nourri la pensée d’Alice Diop. Audre Lorde, Zora Neale Hurston, Zadie Smith : leurs textes y prennent vie à travers des lectures et des performances. C’est un espace intime devenu collectif, où les savoirs et les récits passent de main en main.

De l’intime au collectif

Si Virginia Woolf faisait, en 1929, de l’indépendance matérielle et d’un espace personnel les conditions de la création féminine, la pensée féministe noire a depuis élargi cette réflexion. Dans son essai Homeplace (A Site of Resistance), bell hooks décrivait la manière dont les femmes noires avaient fait de l’espace domestique un lieu de dignité, de transmission et de résistance. Ce rapprochement éclaire le projet d’Alice Diop : il s’agit moins de conquérir un espace jusque-là inexistant que de reconnaître des savoirs et des récits longtemps tenus à la marge.

Plutôt qu’une expérience uniforme des femmes noires, l’exposition fait dialoguer des trajectoires singulières. La chorégraphe Nadia Beugré présente une adaptation de Prophétique (on est déjà né·es), tandis que la musicienne Angel Bat Dawid et son ensemble Sistazz of the Nitty Gritty prolongent le parcours. Celui-ci s’achève devant Sentinel (Mami Wata), bronze monumental de Simone Leigh inspiré d’un esprit aquatique d’Afrique de l’Ouest, figure à la fois protectrice et ambivalente.

Alice Diop a voulu placer au cœur de son commissariat des gestes de consolation imaginés par des artistes femmes noires, chacune dans sa discipline, afin de réparer le regard fétichisant auquel des siècles d’histoire de l’art les ont soumises. Le mot pourrait suggérer une fragilité qu’il faudrait apaiser. Ce serait mal le lire : il désigne ici un geste actif. Les artistes ne sont pas les destinataires passives d’une réparation, mais celles qui en inventent les formes.

La mode, l’art et leurs récits

Cette proposition s’inscrit dans le programme public d’Art Basel Paris, qui déploie gratuitement des œuvres au-delà de la foire, notamment au Petit Palais, au Trocadéro et aux Beaux-Arts de Paris. Pour Miu Miu, c’est désormais une habitude : la maison en est partenaire pour la troisième année consécutive. Après Tales & Tellers, de Goshka Macuga, en 2024, et 30 Blizzards, d’Helen Marten, en 2025, elle poursuit son dialogue avec l’art contemporain.

Rien de fortuit là-dedans. La démarche prolonge l’intérêt de longue date de Miuccia Prada pour les représentations féminines. Depuis 2011, la série de courts-métrages Miu Miu Women’s Tales invite des réalisatrices, d’Agnès Varda à Miranda July, à explorer leurs visions de la féminité. Alice Diop y a signé en 2025 Fragments for Venus, dont « Geste de Consolation » poursuit les interrogations.

alice Diop « Geste de Consolation »
alice Diop « Geste de Consolation »

Une question accompagne néanmoins ce compagnonnage : comment une démarche de réappropriation des images trouve-t-elle sa place dans l’univers du luxe, lui-même grand producteur de représentations féminines ? Elle n’appelle pas de réponse tranchée. D’un côté, la maison offre à la cinéaste des moyens et une visibilité qu’une institution publique peinerait à réunir en si peu de temps, et l’exposition reste gratuite et ouverte à tous. De l’autre, le projet participe aussi, qu’on le veuille ou non, à l’image de la marque. Le lieu condense cette ambivalence : le Palais d’Iéna accueille aussi bien l’assemblée consultative de la République que les défilés de mode. Mais c’est peut-être dans cet entre-deux qu’Alice Diop a choisi de se tenir, prenant la parole là où les images se fabriquent.

Inauguration et soirée à la Brasserie Lipp

Mardi 20 octobre, le vernissage terminé, la soirée s’est poursuivie à la Brasserie Lipp. Dans cette institution de Saint-Germain-des-Prés, les avant-gardes littéraires et artistiques ont longtemps eu leurs habitudes. Autour des tables se trouvaient les plasticiens Peter Doig et Arthur Jafa, ainsi que Simone Leigh, dont le bronze veillait quelques heures plus tôt sur la sortie de l’exposition. Il y avait aussi Zanele Muholi, Sophie Calle, les cinéastes Bertrand Bonello et Rebecca Zlotowski, et la photographe Brigitte Lacombe. L’assemblée était à l’image du projet : on y passait d’une discipline et d’une génération à l’autre comme d’une salle à l’autre.

@ellagross attends the opening of “Geste de Consolation”, Miu Miu’s
@ellagross attends the opening of “Geste de Consolation”, Miu Miu’s

Au Palais d’Iéna, cette chambre à soi ne se referme donc pas sur l’intime. Elle devient un lieu où les images se confrontent, où les voix se répondent, et où la consolation, loin d’effacer les blessures de l’histoire, ouvre la possibilité d’autres récits.

« Geste de Consolation », Palais d’Iéna, 9, place d’Iéna, Paris 16, du 21 au 25 octobre. Entrée libre. Informations sur miumiu.com.

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