L’art appartient à ceux qui le possèdent, parfois. Mais il appartient aussi, et peut-être surtout, à ceux qui le regardent. Paris le sait mieux que personne, elle qui a toujours cru être au centre du monde. Il faut lui pardonner car elle a souvent raison.
À la veille de la semaine d’Art Basel 2026, les collectionneurs traversent les continents et le Grand Palais s’apprête à accueillir 211 exposants. Mais tout ne se joue pas sous la verrière. Cette année encore, l’art prend l’air : il s’installe au Trocadéro, s’invite dans les jardins des Champs-Élysées et se permet quelques extravagances au pied des palais. Paris se fait musée, un musée sans portes ni gardiens, où l’on entre sans frapper.
C’est l’ambition du Programme Public d’Art Basel Paris : offrir gratuitement aux passants ce que l’on réserve habituellement aux initiés. D’un côté, la foire professionnelle, où l’on vient chercher l’art ; de l’autre, la ville, où l’œuvre surgit au détour d’une balade. Ces deux mondes se nourrissent.
Art Basel Paris 2026 : une foire qui veut être davantage qu’une foire
Pour sa cinquième édition, Art Basel Paris est dirigée pour la première fois par Karim Crippa, qui affiche d’emblée sa ligne :
Art Basel Paris a grandi, édition après édition, pour devenir une véritable composante du tissu culturel de cette ville.
L’ambition est culturelle, elle est aussi stratégique. Le marché français a retrouvé des couleurs : 4,5 milliards de dollars de ventes en 2025, en hausse de 9 %, selon le rapport Art Basel & UBS. En investissant la ville, la foire accroît son rayonnement, et les maisons de luxe s’associent au prestige de la création : Miu Miu, partenaire officiel du Programme Public, signe cette année l’une des escales les plus attendues du parcours, au Palais d’Iéna. Le lien entre la foire et la rue est concret : la plupart des œuvres sont prêtées par des galeries, de White Cube (Tracey Emin) à Almine Rech (Robert Indiana) ou Ceysson & Bénétière (Lionel Sabatté).
Neuf escales, mille façons de regarder Paris
Le parcours se fait presque entièrement à pied, du Trocadéro au Grand Palais.
Parvis des Droits-de-l’Homme : Tracey Emin, trois femmes face à la tour Eiffel
C’est sans doute l’image la plus forte de la semaine. Sur le parvis du Trocadéro, la Britannique Tracey Emin, présentée par White Cube, installe trois bronzes monumentaux qui racontent un même mouvement : de l’abandon à la résistance.
La première figure s’étire au sol (I lay here for you, 2018). La deuxième se redresse à genoux, entre invitation tendre et soumission (I Followed You to the End, 2024). La troisième, assise sur un rocher, le visage voilé (I Will Not Be Alone, 2025), devient une figure collective : celle de toutes les femmes qui tiennent debout.
Cité de l’architecture et du patrimoine : Kennedy Yanko
À quelques pas, dans les collections permanentes de la Cité, l’Américaine Kennedy Yanko glisse ses sculptures parmi les moulages de cathédrales et les fragments de façades. Son langage associe métal récupéré et « peaux » de peinture qui semblent couler, se plier, envelopper l’acier comme un drapé.
Palais d’Iéna : Alice Diop, Geste de Consolation
Miu Miu, partenaire officiel du Programme Public, a confié cette année le Palais d’Iéna à la cinéaste Alice Diop, révélée au grand public avec Saint Omer. Geste de Consolation prolonge le dialogue engagé avec Fragments for Venus, le film qu’elle a réalisé en 2025 pour les Women’s Tales de la maison.
La cinéaste y signe sa première exposition en tant que commissaire. Elle réunit des artistes femmes noires autour d’une question : comment ces femmes ont-elles été représentées à travers l’histoire, et comment transformer la représentation de la violence en geste réparateur ? Des textes de Zadie Smith, Zora Neale Hurston, Audre Lorde ou Marie NDiaye accompagnent le parcours.
Avenue Winston-Churchill : huit artistes sur une avenue rendue aux piétons

Entre le Grand Palais et le Petit Palais, l’avenue Winston-Churchill devient piétonne le temps de la foire et se transforme en galerie à ciel ouvert. Huit artistes, présentés par diverses galeries, s’y côtoient : Marcello Maloberti, Yinka Shonibare, Simone Fattal, Niki de Saint Phalle, Manfred Pernice, Alicja Kwade, Carmen Herrera et Keita Miyazaki. L’œuvre monumentale de Miyazaki compte parmi les temps forts de l’avenue.
Les univers ne pourraient être plus éloignés. Les couleurs joyeuses de Niki de Saint Phalle croisent la rigueur géométrique de Carmen Herrera. Les tissus wax de Yinka Shonibare répondent aux spéculations cosmiques d’Alicja Kwade.
Petit Palais : Cosima von Bonin, Dollys & Beaux

Cosima von Bonin
C’est la troisième fois que le Programme Public s’installe au Petit Palais, et sans doute la plus inattendue. L’Allemande Cosima von Bonin, présentée par les galeries Petzel, Gaga et Neu, y présente Dollys & Beaux (2026), une sélection de ses grandes peluches. Chez elle, l’animal en tissu n’est jamais tout à fait innocent. Ses créatures molles et surdimensionnées oscillent entre humour, mélancolie et une forme de paresse revendiquée.
Jardin de la Nouvelle-France : Boz Deseo Garden, Celia, or the Misfortunes of Virtue

À l’ombre des arbres, en contrebas du Grand Palais, se dressent deux sculptures de bronze de Boz Deseo Garden, présentées par la galerie Petrine. L’œuvre, créée en 2026, s’inscrit dans la recherche que l’artiste consacre à l’héritage de l’esclavage. Le titre fait un clin d’œil appuyé au marquis de Sade et à ses Infortunes de la vertu. Dans ce jardin paisible, la référence dérange autant qu’elle intrigue.
Square Jean-Perrin : Lionel Sabatté, Champs d’Oiseaux

C’est la première installation du Programme Public dans ce square qui fait face au Grand Palais. Le Français Lionel Sabatté, présenté par la galerie Ceysson & Bénétière, y pose Champs d’Oiseaux (2026), une nuée d’oiseaux en bronze, un thème qui lui est cher. Cette nuée est figée dans le métal, à deux pas d’une foire où tout circule : les œuvres, les collectionneurs, l’argent.
Place Clemenceau : Robert Indiana, LOVE Wall

‘LOVE Wall’ – Robert Indiana
Ce sont quatre lettres que le monde entier connaît. Né en 1966, le LOVE de Robert Indiana s’est décliné en tableaux, en timbres et en sculptures. Il est devenu l’un des motifs les plus reproduits de l’histoire de l’art américain. Son LOVE Wall(1966-2006) s’installe place Clemenceau, au débouché des Champs-Élysées, présenté par la galerie Almine Rech.
C’est l’escale la plus pop du parcours, et sans doute la plus photographiée.
Chapelle des Petits-Augustins, Beaux-Arts de Paris : Kutluğ Ataman, Küba
Dernière escale, rive gauche. Dans la chapelle des Beaux-Arts, sous les copies de chefs-d’œuvre de la Renaissance, le Turc Kutluğ Ataman, présenté par la galerie Niru Ratnam, installe Küba (2004), son installation vidéo devenue culte.
Le principe est simple et bouleversant. Des dizaines de vieux téléviseurs, chacun posé devant un fauteuil dépareillé, diffusent les témoignages des habitants de Küba, un quartier marginal d’Istanbul. On s’assoit, on écoute, on passe d’une vie à l’autre. Ce sont les voix des oubliés qui prennent place dans ce lieu consacré à la mémoire du sacré.
Bonus: Rotonde d’Antin, Grand Palais : GOD HATES SPACE

Pour la première fois, Art Basel s’associe à Live Nation et ouvre gratuitement la Rotonde d’Antin du Grand Palais. Le collectif GENER8ION, formé par le producteur Surkin et le réalisateur Romain Gavras, y présente GOD HATES SPACE. C’est une installation audiovisuelle immersive, projetée sur un écran double face de 12 mètres, où film, son et architecture se confondent.
La démonstration est faite : nul besoin d’être collectionneur, ni de connaître la cote de ces œuvres, pour s’y arrêter. Il suffit de regarder. Peut-être est-ce là, au fond, la forme la plus aboutie de la démocratisation culturelle. Les intérêts économiques, certes, ne s’évanouissent pas pour autant. Mais une sculpture qui quitte les allées de la foire pour affronter la lumière d’une place et le regard des passants change de statut : de marchandise, elle redevient rencontre.
Art Basel Paris, Grand Palais, du 23 au 25 octobre 2026. Programme Public : gratuit, dans 9 lieux, en majorité du 20 au 25 octobre.



