Le parfum comme mémoire vivante pour Francis Kurkdjian
L’exposition, à mi-chemin entre art contemporain et expérience sensorielle, plonge le visiteur dans un parcours olfactif en sept séquences. Chaque espace explore une facette du travail de Kurkdjian : ses débuts chez Jean Paul Gaultier, la fondation de sa maison éponyme, son goût pour les créations “à soi”. “Se souvenir d’un parfum, c’est comme se souvenir d’une musique”, confiait-il à Eva Bester sur France Inter*. Ici, chaque fragrance devient une note suspendue, chaque effluve, une réminiscence.
Derrière cette exposition se cache une conviction intime : celle que le parfum peut relever du champ artistique. Francis Kurkdjian ne se contente pas de célébrer sa carrière ; il plaide pour une reconnaissance culturelle du parfumeur, longtemps perçu comme un artisan discret plutôt qu’un créateur. “Composer un parfum, c’est comme écrire une partition”, dit-il – une manière de rappeler que l’acte olfactif engage la même exigence de composition, d’émotion et de mémoire que toute œuvre d’art.
En investissant le Palais de Tokyo, lieu emblématique de la création contemporaine, Kurkdjian franchit une frontière symbolique : il fait du parfum un médium d’expression plastique, une matière à sculpter et à penser : Aucune vitrine, aucun flacon : les œuvres se respirent plus qu’elles ne se regardent. Le visiteur avance lentement, guidé par son odorat. Dans cette “sculpture de l’invisible”, le parfum devient matière à souvenir et territoire d’émotion. “Le parfum agit dans l’invisible, il appartient au domaine de l’émotion pure”, ajoute le créateur dans le même entretien.

Trente ans d’artisanat et d’innovation olfactive
Francis Kurkdjian revendique un rapport artisanal à la création, entre rigueur chimique et liberté poétique. “Composer un parfum, c’est comme écrire une partition : chaque note doit trouver sa place, son moment, son volume.” À travers l’exposition, il met en scène cette précision du geste : des tables blanches présentent essences et fioles comme autant de pigments, révélant la part technique d’un métier trop souvent invisible.
Certaines installations évoquent le sur-mesure, discipline qu’il a contribué à faire renaître : traduire une émotion ou un souvenir personnel en matière olfactive. “Le parfum sur-mesure, c’est d’abord une écoute”, explique-t-il. Une démarche qu’il poursuit aujourd’hui en tant que directeur de la création parfum chez Dior. Un art de l’air
En trente ans, Francis Kurkdjian a su imposer une vision singulière de la parfumerie : un art de l’air, du temps et de la trace. Parfum, sculpture de l’invisible en propose la synthèse, entre hommage et manifeste. .

Ces dernières années, plusieurs institutions ont exploré le dialogue entre parfum et art – du Art of Scent au Museum of Arts and Design de New York (2012) à The Secret Power of Scents au Kunstpalast de Düsseldorf (2025). Mais avec Parfum, sculpture de l’invisible, Francis Kurkdjian franchit un cap : il fait du Palais de Tokyo le théâtre d’une reconnaissance muséale inédite de la création olfactive. À la sortie, une dernière note persiste, presque imperceptible : celle d’un créateur qui fait du parfum une œuvre à respirer
Exposition : Parfum, sculpture de l’invisible – Francis Kurkdjian, 30 ans de création
Palais de Tokyo, Paris
Jusqu’au 23 novembre 2025
* entretien de Francis Kurkdjian avec Eva Bester, La 20ᵉ Heure, France Inter, 20 octobre 2025.



