Il était une fois un baron, Jacques de la Grange, qui voulait se faire construire un somptueux château pendant que le roi Louis XIV, dont il était le conseiller, lançait le chantier du château de Versailles. Son ordre fut exécuté à la fin du règne du souverain, entre 1690 et 1694. Une bâtisse imposante fut érigée, des écuries et une orangerie complétant un ensemble architecturalement élégant, majestueux de sobriété. Le parc de 25 hectares abrite un jardin à la française, un jardin à l’anglaise, un canal bordé par des platanes bicentenaires et, comme on en a vu dans moult films en costumes, un labyrinthe de charmilles pour jouer à cache-cache ! Mais l’audacieux baron n’en profita guère longtemps puisqu’il mourut quelque temps après la fin des travaux.
Au XVIIIe siècle, Martin Bouron, notaire royal, rachète le château qui devient le dernier salon où l’on cause grâce à ses descendantes, aussi belles qu’érudites, qu’on surnomme alors « les demoiselles de Courcelles ». Les intellectuels parisiens n’hésitent pas à venir jusque dans l’Aisne pour faire la cour aux deux charmantes créatures, les philosophes des Lumières Rousseau, Diderot et Voltaire pour ne citer que les plus importants.

Les soirées de Christian Dior
Poursuivi par la petite et la grande Histoire, le château va connaître un événement qui le marquera tout au long des décennies suivantes : Napoléon Ier a rendez-vous à Compiègne avec la femme qui doit devenir sa seconde épouse, Marie-Louise d’Autriche. Mais le carrosse de cette dernière casse une roue chemin faisant, le 27 mars 1810. Où donc ? Devant l’entrée du château ! Prévenu, l’Empereur vole au secours de sa belle dont il fera la rencontre dans le petit village de Courcelles-sur-Vesles ! Une plaque fixée sur la façade de l’église commémore d’ailleurs ce si romantique moment. Un siècle et quelques années plus tard, pendant la Première Guerre mondiale, les événements qui se déroulent au château sont moins réjouissants. Il est occupé par les Allemands qui, congelés par un hiver rugueux, vont démonter le parquet du salon de musique pour en brûler le bois dans la cheminée. Fort heureusement, ils auront le bon goût d’épargner le parquet « Versailles », aux décors en forme de soleil, qui ornent les pièces voisines. À quelques kilomètres de là, la bataille dite du Chemin des Dames fait rage, mais contrairement à plusieurs demeures alentours, le château de Courcelles ne subira quasiment aucun dommage.

Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, bis repetita, les Allemands l’investissent à nouveau. Sans l’abîmer cette fois, laissant tout loisir à l’antiquaire Jacques Bonjean de l’acquérir fin 1944, après la libération des lieux par les Alliés, pour lui rendre tout son lustre. Il se trouve que le nouveau propriétaire est le père de la très jolie actrice Geneviève Page, qui a le tout-Paris à ses pieds. Les fêtes qu’elle donne au château sont d’autant plus courues que son parrain, un certain Christian Dior, y convie ses amis du monde de la haute couture et de la haute culture… Jean Cocteau, par exemple, devient un habitué des lieux, au point de dessiner la rampe du grand escalier qui mène au premier étage.
Un hôtel Relais & Château
Bonjean cède Courcelles en 1955 qui va passer de main en main jusqu’en 1988, année où Bernard Antonioz, dirigeant d’une société d’informatique, l’achète pour en faire un hôtel de luxe. Cet amoureux d’histoire et de vieilles pierres entreprend un vaste chantier de rénovation tout en préservant au château son cachet d’antan.
Aujourd’hui encore, tournant résolument le dos aux modes, il maintient cette ligne artistique, estimant que si des gens payent pour dormir dans un château, ça n’est pas pour se retrouver dans une chambre décorée par un designer d’avant-garde… Depuis l’acquisition de Courcelles, Bernard Antonioz n’a pas souhaité aller chercher la cinquième étoile, préférant protéger le côté familial de l’établissement. En revanche, il a rejoint la prestigieuse chaîne Relais & Châteaux dès 1992 et développé un restaurant gastronomique de qualité où le chef Massimiliano Sena aime travailler les produits de saison, au service d’une cuisine française relativement traditionnelle. Aussi bien les légumes (chou-fleur, courge, topinambours) que les fruits (pomme, châtaigne, etc.). On y cuit parfaitement les Saint-Jacques et les langoustines, rôties à l’unilatéral. Le cadre est romantique à souhait, riche de trois salles et trois ambiances, la dernière avec vue sur le parc convenant plus aux déjeuners ensoleillés qu’aux dîners aux chandelles.

Quid des chambres ? Une douzaine de vastes pièces décorées avec goût, toutes différentes mais toutes dans l’esprit Grand Siècle. La suite royale arbore même une moquette bleu roi et fleurs de lys ! Pendant le Covid, décision a été prise de créer la suite Marie-Louise dans un pavillon attenant au château, sur 100 m2, avec deux chambres et deux salles de bains pour accueillir une famille ou deux couples d’amis.
Prochaine étape, l’ouverture en 2025 d’une trattoria dans un village voisin pour permettre aux clients restant plus d’une nuit au château de diversifier les approches gastronomiques. Inutile de préciser que le chef, Massimiliano Sena, est très motivé par le projet.
Article écrit par Yves Derai, à retrouver dans le n°10 d’OniriQ Magazine.



