Elle a appris le cinéma comme d’autres apprennent à lire. Enfant, Thalia Besson traînait sur les plateaux, entre deux prises. Loin de l’étiquette de « fille de » qu’on voudrait lui coller, elle a tracé sa voie, sereinement, à sa manière. Révélée au grand public dans Emily in Paris, elle y incarne Geneviève, la nouvelle Américaine qui marche sur les plates-bandes d’Emily. Un rôle lumineux qui détonne avec ses autres rôles plus sombres, plus profonds. Au-delà du jeu, elle écrit des textes, compose des musiques et réalise des films. Chez elle, l’art n’est pas un tremplin, c’est un besoin, un langage, une façon d’exister.
Eve Sabbah : Vous avez grandi dans un univers de cinéma. À quel moment avez-vous compris que ce serait aussi le vôtre ?
Thalia Besson : Je crois que ça s’est fait naturellement. J’ai toujours baigné dedans : mes parents, les tournages, les plateaux… Enfant, j’étais souvent là, à observer. Très vite, j’ai eu envie de créer moi aussi. J’écrivais, je filmais, je montais mes petites vidéos que l’on faisait avec mon frère et ma sœur. C’était instinctif.
Votre personnage dans Emily in Paris, Geneviève, a beaucoup fait réagir. Comment avez-vous vécu cette exposition ?
T.B.: J’ai trouvé ça amusant. Geneviève est une Américaine un peu trop à l’aise, un peu trop brillante, qui vient prendre la place d’Emily… Forcément, ça fait grincer des dents. Mais j’aime ça: incarner des personnages qui dérangent, qui déstabilisent. J’ai été beaucoup jugée dans ma vie, alors ce regard-là ne m’effraie pas. Et puis Geneviève est aussi une carapace. En dessous, il y a une vraie vulnérabilité. C’est ça qui m’intéressait.

Vous êtes très inspirée par la musique, notamment celle d’Eminem. Pourquoi lui ?
T.B. : Je l’écoute depuis toujours. C’est l’un des seuls artistes dont je connais les paroles par cœur, même sans toujours comprendre l’anglais, notamment quand j’étais petite. Il a une manière unique de jouer avec les mots, d’être cru, vrai, sans filtre. Il dit les choses qu’on n’ose pas dire. Ça m’a marquée. Je pense que c’est pour ça que je cherche autant de sincérité dans ce que je fais.
Vous parlez souvent de mode comme d’un autre langage. Quels créateurs vous inspirent ?
T.B. : J’ai étudié un moment à Parsons, parce que j’avais besoin d’explorer ça plus profondément. J’aime Margiela, pour son rapport à l’identité et au silence. J’admire Vivienne Westwood pour sa sensibilité. Et Chanel, évidemment, pour la rigueur et la liberté à la fois. Ce sont des maisons qui racontent des histoires, pas seulement des vêtements. Pour moi, s’habiller, c’est se mettre en scène. C’est une forme de jeu, mais aussi de vérité. J’ai aussi un lien très fort avec Dessange dont je suis l’égérie.
Vous semblez attirée par des rôles plus sombres, plus complexes. Pourquoi?
T.B. : Parce que c’est là que je me sens libre. Les personnages trop lisses, trop évidents, ça m’ennuie. J’aime les zones troubles, les contradictions, les blessures cachées. Ce sont ces rôles-là qui me bousculent, qui m’apprennent des choses sur moi. Et j’ai besoin d’être bousculée.

Y a-t-il un personnage que vous rêveriez d’incarner ?
T.B. : Il y en a plein. Mais j’aimerais jouer une grande figure féminine tragique. Une femme qui dérange, qui s’impose. J’adorerais incarner un rôle fort dans un biopic, quelqu’un comme Aliyah [une chanteuse et comédienne disparue en 2001] serait un rôle incroyable. Quelque chose de dense, de chargé émotionnellement. J’aime les personnages qui demandent qu’on aille puiser loin.
Vous réalisez aussi vos propres films. Pourquoi ?
T.B. : Pour la liberté immense que ça m’apporte. Quand je réalise, je peux vraiment dire ce que j’ai envie de dire, sans filtre, sans compromis. Mon premier court-métrage, je l’ai fait avec des amis, sans moyens, mais avec beaucoup d’amour. J’ai tourné dans la nature, avec une vieille caméra. J’avais besoin de revenir à quelque chose d’essentiel.

Comment préparez-vous un rôle ?
T.B. : Je travaille beaucoup par immersion. Je me mets vraiment dedans, je fais des recherches sur mon personnage, je crée des playlists, des moodboards, des collages. J’imagine son enfance, ses goûts, ses peurs. Parfois, je change de coiffure ou de parfum juste pour entrer dans sa peau. C’est très sensoriel. J’ai besoin que le personnage vive en moi avant même le tournage.
Qu’est-ce que vous cherchez à transmettre à travers votre travail ?
T.B.: De l’authenticité. Du trouble. Quelque chose qui reste après. J’aime l’idée que les gens sortent d’un film avec des émotions qu’ils n’avaient pas prévues. Je ne cherche pas à plaire. Je veux que ça touche. Même si ça dérange.
Et dans dix ans, où vous voyez-vous ?
T.B. : J’espère que je continuerai à créer, librement. Que je pourrai alterner entre le jeu, la réalisation et l’écriture. Et surtout, que je serai toujours aussi animée et fière de ce que je fais. Tant que je peux transformer ce que je ressens en quelque chose de vivant, je suis à ma place.




Un article écrit par Eve Sabbah. À lire dans le numéro 14 de Oniriq Magazine.



