Elle n’avait pas voulu se présenter au concours. C’est pourtant ainsi que tout a commencé : élue « plus belle Italienne de Tunis » à son insu, la jeune Claudia qui préférait qu’on l’appelle Claude, était fascinée par Brigitte Bardot et le mouvement de libération des femmes. L’actrice et mannequin se retrouve propulsée vers Rome et les studios de Cinecittà.
Elle a 17 ans, elle est farouche, pudique, presque sauvage. L’école de cinéma la reçoit non pour la beauté de ses yeux, mais pour son tempérament. Soixante ans plus tard, Christie’s annonce la mise en vente aux enchères de vingt bijoux lui ayant appartenu, dans le cadre de sa vente Joaillerie Paris, en ligne du 19 au 26 juin. Une collection qui dit autant sur une femme que n’importe quelle rétrospective.

Une carrière bâtie dans la douleur et la lumière
Avant d’être une icône, Claudia Cardinale est une jeune femme qui encaisse. En 1958, à 20 ans, elle donne naissance à son fils Patrick à Londres à la suite d’un drame dont la violence la hantera toute sa vie. Son producteur de l’époque, Franco Cristaldi, lui impose de faire passer l’enfant pour son petit frère, pour ne pas nuire à sa carrière naissante.
Elle gardera ce secret sept ans. C’est dans ce contexte qu’elle tourne La Fille à la valise de Valerio Zurlini (1961), où elle campe Aida, chanteuse et fille-mère abandonnée par son amant. Le film fait directement écho à sa propre histoire, et Claudia Cardinale y fait forte impression : c’est le tournant. Elle est désormais « la petite fiancée de l’Italie ».

Un an plus tôt, elle avait déjà foulé le tapis rouge de la Mostra de Venise aux côtés d’Alain Delon dans Rocco et ses frères de Visconti, film néoréaliste aujourd’hui cité comme source d’inspiration par Martin Scorsese et Francis Ford Coppola.
C’est 1963, l’année où l’actrice va tout rafler avec deux films, deux monuments. Dans Huit et demi de Fellini, elle incarne la muse rêvée d’un cinéaste en pleine dérive onirique et pour la première fois, le public entend enfin sa voix : elle était jusqu’alors systématiquement doublée, son accent jugé trop marqué.
La même année, Luchino Visconti la transforme en Angelica dans Le Guépard, un opus qui reçoit la Palme d’or à Cannes. La jeune roturière à la beauté hypnotisante, que le neveu du prince Salina demande en mariage dans la fameuse scène du bal, devient l’incarnation visuelle d’une Italie en mutation. Sur le plateau, Visconti lui dit d’en prendre possession « comme une panthère ».

En 1968, Sergio Leone l’arrache à la Dolce Vita pour en faire Jill McBain dans Il était une fois dans l’Ouest, avec un rôle d’une ancienne prostituée devenue figure matriarcale, pilier d’un Ouest brutal qui se civilise. Le film consacre définitivement son statut de star mondiale. Sa filmographie atteindra environ cent trente films, couronnée d’un Lion d’or à Venise en 1993, d’un Ours d’or à Berlin en 2002, d’une Légion d’honneur en 2008.
Elle ne s’arrêtera jamais vraiment : en 2012, elle émeut encore aux côtés de Jeanne Moreau et Michael Lonsdale dans Gebo et l’Ombre de Manoel de Oliveira, dépouillée de tout artifice dans un rôle crépusculaire et intense qui fracasse définitivement l’image du sex-symbol.
Ses bijoux comme une autobiographie silencieuse
Pour celle qui voyait « une vraie continuité » entre sa vie et ses rôles, les bijoux sont une question de fidélité et de chapitre. D’ailleurs, les maisons qu’elle a fréquentées dessinent une carte mentale cohérente : Rome, Milan, Paris.
Rome, c’est Bvlgari. Entre l’égérie du cinéma de Cinecittà et la maison fondée via Condotti en 1884, le rendez-vous était inévitable. La pièce maîtresse de cette vente aux enchères chez Chritie’s en est le symbole : une montre Serpenti en émail et saphir, mouvement manuel, cadran signé Vacheron Constantin Genève, estimée entre 150 000 et 250 000 euros.

et un collier/broche papillon (20 000-30 000 €) Photo : Mondadori via Getty Images
Dans les années 1960, les éléments du bracelet reproduisent les écailles du reptile, la tête du serpent dissimulant le boîtier. Un modèle similaire figure dans l’ouvrage publié pour le 125e anniversaire de la maison, qui donna lieu à une grande exposition au Grand Palais. Trois bagues en cabochon complètent le chapitre : un rubis de 30 carats (80 000–100 000 €), une émeraude sur monture Trombino (60 000–80 000 €), un saphir étoilé (50 000–80 000 €).
Milan, c’est Buccellati ou la maison dont les techniques remontent à la Renaissance. Le travail en dentelle d’or blanc et jaune a convaincu le Smithsonian Institution de l’intégrer à ses collections en 2000, et séduit Claudia Cardinale par sa délicatesse presque textile.
La vente propose une parure complète (15 000–25 000 €), plusieurs broches florales (5 000–7 000 € chacune), et un bijou ancien suivant le motif papillon, figure emblématique de la maison (20 000–30 000 €).
Paris, enfin, avec Van Cleef & Arpels dont elle fut l’égérie après qu’ils lui eurent dessiné en 1963 un bijou de tête pour La Panthère rose représentés ici par un poudrier en or (15 000–25 000 €), et plusieurs montres Cartier dont un Tank en or (8 000–10 000 €).
Une lumière qui continue

Récemment disparue, Claudia Cardinale fait l’objet d’hommages dans les cinémathèques du monde entier. Le Festival de Cannes lui rendra le sien cette année, 65 ans après sa première montée des marches.
La Cinémathèque française lui consacrera une rétrospective du 24 juin au 11 juillet. Le festival Dolce Vita sur Seine l’honorera aux arènes de Lutèce début juillet. Une partie des bénéfices de la vente Christie’s sera reversée à la Fondazione Claudia Cardinale, qu’elle avait créée avec sa fille Claudia Squitieri pour soutenir les femmes artistes dans la création audiovisuell
e. « La vente de ses bijoux contribuera naturellement à soutenir des femmes artistes dans leur parcours de création », dit Claudia Squitieri. « Par la Fondazione, la lumière de sa transmission continue de vivre. »
Vingt bijoux, cent trente films, et une seule vie.
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