L’iconographie a ses règles. Elle choisit, elle fixe, elle répète… Jusqu’à ce que certaines images deviennent des réflexes et d’autres, des fantômes. Avec Marilyn Monroe, la mécanique a fonctionné à la perfection : cinq looks immortalisés, reproduits, presque tatoués dans la rétine collective.
Quand on pense à l’icône des années 50, ce sont toujours les mêmes images qui surgissent : la robe ivoire du métro, la robe rose aux gants opéra, et ainsi de suite. Le reste ? Relégué aux archives. Pourtant, dans cet espace où l’oubli est maître, une femme trône avec une constance rare. Celle de quelqu’un qui sait exactement l’effet qu’il produit, en toutes circonstances. Pour honorer son sens du style autant que sa mémoire, OniriQ retrace quatre silhouettes de la star dont on aurait dû se souvenir.
Une Mae West moderne

Tourné pour The Seven Year Itch en 1954, dans le cadre d’une scène de rêve finalement coupée au montage, ce look n’a jamais été vu au cinéma. Il a bien failli disparaître avec la bobine. Mais grâce au photographe Sam Shaw, certains passionnés s’en souviennent : un fourreau colonne en sequins noirs, au tombé fluide, fendu jusqu’à la cuisse. Par-dessus, un boléro recouvert de longues franges plumeuses dans un rendu couture.
Avec cette silhouette, le costumier William Travilla convoque une autre grande blonde de l’écran : Mae West. Même glamour spectaculaire et assumé, même théâtralité portée comme une seconde peau. Mais là où Mae West était frontalité pure, Marilyn ajoute quelque chose de plus trouble et de plus moderne.
La showgirl en représentation

En 1957, Marilyn Monroe n’est plus seulement une actrice… Elle est aussi productrice. The Prince and the Showgirl est le premier film signé Marilyn Monroe Productions, sa société de production. Un pari d’indépendance, face à Laurence Olivier, qui lui donne la réplique tout en réalisant le projet. Le contexte, à lui seul, est une histoire à part entière.
Mais c’est à l’écran que Beatrice Dawson entre en jeu. La costumière britannique, nommée aux Academy Awards et récompensée à trois reprises aux British Academy Film Awards, a la lourde tâche d’habiller Marilyn dans un film ancré en 1911. Sa vision : éviter le corset pour préserver la démarche si particulière de l’actrice, tout en plongeant dans les archives édouardiennes (1901-1910) avec une rigueur d’historienne.
Le résultat, visible sur cette photo de plateau signée Milton H. Greene, est une pièce rare. Une robe crème cintrée au corsage asymétrique brodé de dentelle et de fleurs en sequins. Pour ajouter au dramatisme, et au rang du prince avec qui la danseuse flirte, Dawson lui réalise un chapeau typiquement anglais d’une ampleur insolente. Une énième preuve que, même costumée pour une autre époque, Marilyn Monroe ne ressemblait qu’à elle-même.
L’imaginaire nuptial

Moins d’un an après son mariage avec l’écrivain américain Arthur Miller, Marilyn Monroe pose dans une série pour le magazine Look autour de l’imaginaire nuptial. Pour son photographe personnel Sam Shaw, et pour le public, elle dévoile des scènes intimes de son bonheur grandissant : sourire radieux d’une femme éprise, après-midi de relaxation sous un arbre, balade champêtre au bras de son homme et ainsi de suite.
Dans ce cliché, réalisé en mai 1957, elle apparaît au sein de la propriété de son époux à Roxbury, dans le Connecticut, vêtue d’une robe symbolisant l’union. Sa teinte s’éloigne du blanc immaculé pour un rose pâle très léger, et son jupon, visiblement un peu trop grand, lui sert de semi-voile de mariée.
En accord parfait avec sa pièce brodée minimaliste, l’actrice s’affiche presque nue au grand jour. Sans chercher à marquer, avec une félicité nouvelle, un apaisement, loin de l’ADN hollywoodien qu’on lui connaît.
Marilyn, la féline

Toujours dans The Seven Year Itch, une autre robe semble être passée sous les radars de la mode, éclipsée par l’iconique scène de Lexington Avenue.
Et pourtant, William Travilla, loin des drapés auxquels il nous a habitués, signe pour ce même film une création d’une tout autre nature. La Tiger Dress apparaît dans une séquence fantasmatique, lorsque « La Fille » (le personnage incarné par Marilyn Monroe, jamais nommé autrement dans le film) rend visite à Richard Sherman. Ce dernier, interprété par Tom Ewell, est seul dans son appartement et s’imagine alors interpréter au piano du Sergueï Rachmaninov pour la séduire.
Sa silhouette onirique est reconnaissable entre mille : un fourreau bustier doré, parcouru de rayures de sequins noirs évoquant la peau d’un fauve, prolongé par une traîne de tulle noir partant de ses hanches et par une fente vertigineuse. Fidèle à ses habitudes, Travilla fit coudre, paraît-il, de petits poids dans l’ourlet afin que la robe épouse parfaitement les courbes de la comédienne.
Cigarette à la main, sensualité déconcertante, présence animale tempérée par une forme de naïveté enfantine : Marilyn incarne ici le désir masculin absolu de manière presque grotesque. Mais lorsque Richard sort de sa rêverie, « La Fille » apparaît finalement vêtue d’un simple pantalon rose et d’une chemise assortie, sans la moindre conscience de l’effet qu’elle produisait sur lui quelques secondes auparavant.
La Tiger Dress, en somme, n’a jamais existé que dans l’imaginaire d’un homme. Elle matérialise, sous la direction de Billy Wilder, une certaine vision masculine de l’époque : un fantasme de la femme-objet. Mais alors, serait-ce une robe (et une scène) paradoxalement féministe ?
Article rédigé par Tom Kuntz, à retrouver dans le numéro 16 de Oniriq Magazine



