Beyrouth, 1973. Deux ans avant que la guerre ne ternisse ses beaux paysages. Le Liban conservait, tant bien que mal, son équilibre fragile. Dans sa capitale, Beyrouth, Elie Saab fête ses 9 ans. À l’époque, déjà, une seule chose semble l’animer : l’art complexe du vêtement. Plein d’ambition et d’envie d’apprendre, il s’essaie au dessin, puis à la couture et commence à assembler des robes pour ses sœurs. Il adule les femmes du Moyen-Orient, leur maîtrise experte de l’élégance et leurs hommages à la tradition. Avec celles-ci comme principale inspiration, il décide, à 18 ans, d’ouvrir son premier atelier. Malgré son talent grandissant, nul n’aurait pu se douter qu’il deviendrait l’une des figures emblématiques de son pays, à l’échelle internationale. Alors qu’Elie Saab célébrait tout juste les 45 ans de sa maison en novembre dernier, au détour d’une célébration grandiose et d’un défilé de 300 silhouettes, OniriQ a tenu à le rencontrer et à revenir sur son parcours plus qu’inspirant.

Rencontre avec Elie Saab
Tom Kuntz : Vous avez commencé avant même l’âge de 10 ans à coudre. Enfant, vous rêviez déjà d’une carrière telle que celle que vous avez aujourd’hui ?
Elie Saab : À cet âge, je n’aurais jamais pu imaginer atteindre le stade où je me trouve. Même à mes 18 ans, il était trop tôt pour prévoir un tel succès, surtout en période de guerre. Cependant, avec le temps et au fur et à mesure que mes créations remportaient du succès, j’ai commencé à avoir une vision plus claire de mon avenir.
Tom Kuntz : Alors que vous n’aviez que 18 ans, vous franchissez un nouveau stade : l’ouverture de votre premier atelier à Beyrouth, puis votre premier défilé. Étiez-vous prêt à un tournant si fort ?
E.S. : Lorsque j’ai commencé mon parcours dans l’industrie de la mode, j’étais très jeune et mon premier objectif était de soutenir et d’aider mes parents du mieux que je pouvais. J’ai commencé par habiller ma famille, en particulier mes sœurs, et au fil des ans, mes créations grandissaient et j’ai voulu m’investir encore plus dans ce secteur. Je suis né avec la passion de créer et de confectionner des robes et, à force de travail et de persévérance, j’ai pu élever ma marque à son niveau actuel.
Tom Kuntz : Quinze ans plus tard, vous participez à votre première Fashion Week à Milan. Avez-vous dû adapter vos collections pour le reste du monde et vous défaire de votre ADN 100 % libanais ? Ou, au contraire, était-ce un choix de le préserver coûte que coûte ?
E.S. : Vivre et grandir à Beyrouth a considérablement influencé et enrichi mon parcours créatif, surtout pendant l’ère cosmopolite des années 70. L’élégance des femmes libanaises de cette époque a fortement marqué mes créations. Je mêle l’essence du Liban au charme de la Méditerranée dans mes œuvres, créant ainsi un pont entre tradition et modernité. On retrouve toujours quelque part mon ADN dans mes collections. Cela fait partie de moi, c’est ma signature et je ne m’en séparerai jamais.

Haute Couture Automne/Hiver 2024-2025, Paris
Tom Kuntz : Vous avez défilé pour la première fois à Paris en 2002 en tant qu’invité à la Chambre syndicale de la haute couture. Était-ce l’accomplissement d’un rêve, un objectif ultime de montrer vos créations dans la capitale de la mode ?
E.S. : Ayant été le seul créateur non français à devenir membre, être reconnu comme un créateur libanais fut et reste un honneur. De plus, Paris est la ville de la haute couture. Quand vous êtes couturier, le Graal est de présenter et de défiler à Paris. Son énergie incroyable et sa magie sont très inspirantes.
Tom Kuntz : En 2006, vous intégrez le calendrier officiel de la haute couture en tant que membre correspondant, auquel vous figurez toujours. Quel élan cette nomination vous a-t-elle apporté ?
E.S. : Lorsque j’ai été invité par la Chambre syndicale de la Haute Couture, cela a marqué une nouvelle étape dans ma carrière. Je suis devenu le quatrième créateur non français à recevoir une telle invitation, après Valentino, Armani et Versace. Cette étape importante m’a permis de développer mon activité et de me placer sous un plus grand éclairage. La mode est un monde vaste et en constante évolution. Elle offre d’innombrables possibilités et je suis impatient de les explorer au fur et à mesure qu’elles se présentent.
Tom Kuntz : Vous avez habillé les grands de ce monde : de la royauté avec Kate Middleton, la princesse Rajwa et la reine Rania de Jordanie, jusqu’aux célébrités dont Angelina Jolie, Halle Berry, Beyoncé, etc. Y en a-t-il eu une plus marquante qu’une autre ?
E.S. : Le véritable tournant pour la marque s’est produit lorsque Halle Berry a porté une robe Elie Saab lors de la cérémonie des Oscars en 2002. Ce moment a démontré qu’une simple robe peut avoir un impact considérable sur la carrière d’un créateur. Alors que je créais déjà des vêtements auparavant, cet événement a propulsé la marque sous les feux de la rampe et lui a permis de faire la une des journaux du monde entier. Angelina Jolie, Beyoncé, Jennifer Lopez, Taylor Swift, Lily Collins… chacune de ces femmes me fascine non seulement pour sa beauté extérieure, mais aussi pour ses qualités intérieures et la vision qu’elle représente. Leurs réflexions sur la vie et leurs perspectives uniques sont ce qui me captive vraiment.

Halle Berry, Cérémonie des Oscars, 2002
Tom Kuntz : Depuis 1998, vous vous employez aussi au prêt-à-porter. En tant que créateur de haute couture, est-ce à chaque fois un défi de revenir à un autre type de réflexion et de confection ?
E.S. : Les défis font partie du voyage vers le succès, et ils apportent de précieuses récompenses. Le passage de la haute couture au prêt-à-porter représente un changement de réflexion, mais c’est aussi une opportunité d’élargir ma vision créative. La haute couture est axée sur la création de pièces uniques et intemporelles, faites à la main avec des techniques traditionnelles, alors que le prêt-à-porter demande une approche plus fonctionnelle et accessible, tout en gardant une part de créativité et d’élégance. C’est aussi un exercice stimulant de traduire le savoir-faire de la couture avec des pièces que nos clientes peuvent porter au quotidien.
Tom Kuntz : Aujourd’hui, après plus de quarante ans dans l’industrie, vous êtes considéré comme l’un des maîtres de la haute couture aux côtés de Chanel, Dior ou encore Valentino. Quel est le sentiment que l’on ressent quand on arrive à un tel niveau ?
E.S. : Atteindre ce stade n’a pas été facile, mais je sui toujours à la recherche d’idées, de choses plus belles, de nouvelles créations, d’innovations. Je suis très exigeant avec moi-même. Je veux toujours que les choses soient impeccables. Le challenge est toujours présent pour moi. Elie Saab est devenu une véritable entité, s’adressant à un public diversifié avec différentes lignes, allant de la haute couture au prêt-à-porter, en passant par les parfums, les lunettes, Bridal pour les robes de mariée, Kid’s Collection pour les enfants, et depuis 2019, des collections de mobilier signature et des intérieurs exclusifs pour des projets immobiliers mondiaux avec Elie Saab Maison.
Tom Kuntz : En regardant votre parcours, y a-t-il un moment clé, une anecdote ou encore un souvenir cher que vous souhaiteriez partager avec nos lecteurs ?
E.S. : Aujourd’hui, toutes les étapes de mon parcours sont des souvenirs incroyables. Toutes ces années de travail, ponctuées de moments clés, de la Camera Nazionale à mon premier défilé haute couture à Paris, en passant par la robe de Halle Berry aux Oscars, jusqu’à récemment, lors de l’événement « Les 1001 saisons d’Elie Saab », où nous avons célébré les 45 ans de la maison à Riyad lors d’un défilé exceptionnel entouré de Céline Dion, Jennifer Lopez et Camila Cabello, ainsi que de nombreuses personnalités.
Tom Kuntz : Et si vous pouviez parler à l’Elie Saab de 18 ans, que lui diriez-vous ?
E.S. : Je lui dirais qu’il est essentiel de rester cohérent, fidèle à soi-même, de préserver son identité et de croire en ses rêves et en son talent. Je dirais à mon moi plus jeune que la patience est essentielle. Crois en toi et en ton travail, et continue de travailler dur. Ne perds jamais de vue tes rêves, car ils peuvent te guider à travers les défis.
Interview à retrouver dans le n°10 d’OniriQ Magazine





