Couleurs de saison, mais qui décide ?

Couleurs de saison, mais qui décide ?
©PECLERS PARIS

Couleurs de saison, mais qui décide ?

Certains pensent à la coïncidence, d’autres à l’intuition ou aux sempiternels cycles de tendances. Pourtant, les nuances que l’on porte s’expliquent de façon plus complexe. Bien avant que les collections ne défilent, les couleurs sont choisies dans le plus grand secret. Rencontre avec Anne Étienne-Reboul, à la tête de Peclers Paris, inspirateur de l’horizon chromatique.

On les porte sans vraiment savoir pourquoi : le pourpre, le jaune safran, le marron mocha ou encore le vert sauge. Des millions de teintes possibles, voire infinies, qui pourtant se resserrent chaque année en quelques-unes qui teintent notre dressing. Et si beaucoup attribuent ces choix aux directeurs artistiques, il existe en réalité toute une chaîne de réflexion et d’anticipation qui contribue à déterminer quelles couleurs seront désirées… et lesquelles resteront dans l’ombre.

Nous parlons ici d’acteurs discrets de l’industrie, méconnus du grand public, qui opèrent des mois en avance afin de guider les créateurs dans l’élaboration de leurs collections : les bureaux de tendances et agences de conseil en stratégie créative.

Fondé à Paris en 1970 par Dominique Peclers, Peclers Paris appartient à ces figures de l’ombre qui façonnent l’univers créatif sans jamais apparaître dans les crédits. Spécialisée dans l’analyse des tendances socioculturelles et créatives, l’agence accompagne depuis plus de cinquante ans les industries du textile, du design, du luxe et bien d’autres dans l’anticipation des goûts.

Couleurs de saison, mais qui décide ?
©PECLERS PARIS – Anne Étienne-Reboul

À sa tête, Anne Étienne-Reboul poursuit cette mission singulière : observer le monde pour en extraire les signaux faibles qui, quelques saisons plus tard, se transformeront en besoins, en silhouettes, en matières… et surtout en couleurs. « Être un phare dans la brume », comme le disait Dominique Peclers.

Car, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les palettes d’une saison, au même titre que les tendances, ne naissent pas par intuition. Elles sont le résultat d’un long travail d’observation et d’analyse. « Nous travaillons toujours, pour une saison, environ 18 à 24 mois en avance avec les regards croisés de plus de 30 créatifs », détaille Anne Étienne-Reboul. Notamment des prospectivistes, designers, stylistes, planner strategists, sociologues, directeurs artistiques collaborant avec un réseau d’experts entre Paris, Shanghai, New York et Los Angeles.

« Notre culture est vraiment esthétique. On étudie de nombreux défilés, on se nourrit de tout ce qui est art, culture, architecture » précise-t-elle. Sur un autre plan, l’agence scrute également les mutations culturelles, les innovations technologiques ainsi que les mouvances générales. « À côté de l’analyse, il y a aussi une partie d’intuition liée à nos années d’expérience. Je dirais environ 30 % face aux 70 % de faits rationnels », ajoute-t-elle.

Le cahier couleurs, comme outil créatif

De ces recherches émergent plusieurs récits qui servent ensuite de socle à la construction de palettes chromatiques. Chaque saison, Peclers Paris élabore ainsi un « Cahier de tendances Colors » d’environ 80 pages, pensé comme un outil stratégique. Structuré autour de sept gammes chromatiques, le guide saisonnier rassemble un total de quarante-cinq nuances en harmonie. Celles-ci sont développées exclusivement en interne par des expertes en couleurs, à l’instar de Dominique Assenat.

Les professionnelles vont jusqu’à passer plusieurs jours sur une même teinte, à répéter les mêmes procédés techniques, pour atteindre l’accord exact. « L’idée n’est pas d’imposer une couleur unique, mais de proposer des univers cohérents qui permettent aux marques et aux designers de se projeter », souligne Anne Étienne-Reboul. Chacune de ces gammes traduit une sensibilité particulière : tantôt apaisante, tantôt vibrante ou introspective, en écho aux émotions et aux mutations du monde.

Couleurs de saison, mais qui décide ?
©PECLERS PARIS

En parcourant les pages d’un cahier couleurs, on découvre les inspirations ayant mené à ladite palette à travers des moodboards. Le rendu de chaque teinte est décliné sur différents supports détachables (papier, fil et tissu) pour une expérience pragmatique et exploitable. Enfin, d’autres pages préconisent les matières adéquates selon les nuances utilisées ainsi que les combinaisons possibles pour ne pas risquer le faux pas.

Couleurs de saison, mais qui décide ?
©PECLERS PARIS

Les estimations du printemps-été 2026

Pour le printemps-été 2026, les estimations signées Peclers Paris ont été délivrées début 2024, avec une « omniprésence des coloris moyens subtilement travaillés », comme le précise Anne Sagant, directrice de style et experte couleur.

« Chaque gamme et chaque couleur possèdent un nom, afin d’exprimer une orientation, un mood. Les gammes sont reliées aux grands courants socioculturels évoqués lors de la réunion inspiration. L’idée est de donner du sens aux couleurs », poursuit-elle.

En mêlant l’influence du minimalisme des années 90 à la présence toujours plus forte du monde digital, Peclers Paris compose sept univers distincts qui nous recentrent et nous ancrent : des tonalités reposantes du registre Calm à la palette naturelle Imaginary, en passant par les déclinaisons picturales d’Artistic, celles électriques de Tech, pop de Surreal ou encore les tons doucereux d’Imposing, ainsi que la gamme volontairement contrastée d’Equivocal.

Couleurs de saison, mais qui décide ?
©PECLERS PARIS – Les sept univers couleurs du printemps-été 2026 de Peclers Paris

La réalité du podium

Si ces cahiers de tendances constituent un outil, que deviennent alors ces projections une fois confrontées à la réalité des collections ? Quelques mois plus tard, lorsque les silhouettes du printemps-été 2026 apparaissent enfin dans les défilés, certaines correspondances deviennent frappantes. Pari réussi pour l’agence de conseil.

Dans le vestiaire féminin, trois tonalités fortes se distinguent : le rouge, le jaune et le violet, déclinés en aplats monochromes ou en contrastes plus marqués. Une présence qui fait écho aux univers les plus expressifs du cahier couleurs de Peclers Paris, notamment les gammes Surreal, Artistic et Equivocal. « C’est vrai qu’on retrouve nos couleurs actuellement dans les collections. Notamment le jaune vanille chez Chanel. Le violet aussi. On y croit depuis plusieurs saisons et il commence à prendre. De même pour l’orange, même s’il prendra un peu plus de temps à s’installer », ajoute Anne Sagant.

Couleurs de saison, mais qui décide ?
©CHANEL – collection printemps-été 2026

Du côté des lignes masculines, une autre lecture s’impose : celle du color block, l’association de plusieurs couleurs vives très contrastées. Là encore, l’influence des palettes prospectives est perceptible, avec la gamme Tech en pole position, sans pour autant apparaître comme une reproduction 100 % fidèle.

Car c’est bien là toute la subtilité du travail des bureaux de tendances : ils ne dictent pas la couleur d’une saison, ils en dessinent le champ des possibles. Comme une boussole créative. Les directeurs artistiques sont tout à fait libres d’emprunter ces directions. Certains y verront une confirmation de leurs intuitions, d’autres un remède à la page blanche, d’autres encore préféreront prendre le contre-pied.

Dans cette équation, la mode conserve ce qui fait sa singularité : une part d’instinct, de désir et parfois de contradiction. Car si les couleurs peuvent être anticipées, la manière dont elles seront portées, elle, reste imprévisible.

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