Prune Nourry, la femme aux mains d’argile

Prune Nourry, la femme aux mains d’argile

Prune Nourry, la femme aux mains d’argile

Engagée et avec une démarche proche du journalisme, Prune Nourry nous dévoile comment elle met sa créativité au service de performances, vidéos, dessins, photos et sculptures. rencontre avec l’une des figures montantes de la scène contemporaine internationale.

On se croirait chez Gulliver… grandiose, imposante, démesurée, sublime, une femme enceinte allongée sur le dos, partiellement submergée pas la nature, vous fait face dans le parc du Château la Coste. Rencontre avec Prune Nourry, l’une des figures montantes de la scène contemporaine internationale.

Désirée de Lamarzelle : Comment a vu le jour Mater Earth, votre sculpture monumentale installée au château La Coste ?

Prune Nourry : Mon projet pour le château La Coste était un rêve qui datait d’une dizaine d’années. Je voulais reproduire de manière architecturale une sculpture que j’avais réalisée, en taille réelle, à partir d’une photo prise dans mon atelier : une amie très sculpturale et enceinte de 8 mois immergée dans un bain de lait… telle Cléopâtre ! Le point de départ était de sculpter de manière organique à partir de briques de terre crue et la faire submerger par la nature environnante, avec la possibilité pour le spectateur d’entrer à l’intérieur de son ventre. Je me suis vite heurtée à de nombreux problèmes techniques, ce qui a pris plus de temps que prévu. Neuf mois de gestation ont été nécessaires. Un joli clin d’œil.

Désirée de Lamarzelle : En quoi était-ce particulièrement complexe sur un plan technique ?

P.N. : C’est ma première sculpture que je définirais comme architecturale, même si je l’avais fait avec le Bouddha géant au musée Guimet. Il s’agit ici d’une installation pérenne pour laquelle j’ai eu besoin de permis. Mon projet d’utiliser au maximum des matières naturelles et locales comme la brique de terre crue n’était pas adapté à tous les lieux de la sculpture qui recevaient du public, donc on l’a conservé pour l’intérieur et on est passé à de la brique cuite et à du béton de terre, c’est-à-dire avec le moins de ciment possible (à partir de terre, de pierres, de gravas recyclés). J’ai pris conseil auprès d’architectes et spécialistes de la recherche en terre naturelle, mais cela fait déjà plusieurs années que je suis en quête de nouveaux matériaux écoresponsables pour la sculpture. C’est comme cela que l’on a trouvé un enduit de chaux dont la finition est faite avec un mélange de cendres. Ce qui est encore mieux car c’est une symbolique de fertilisant pour une femme enceinte.

Prune Nourry, la femme aux mains d’argile
Mater Earth, 2022, Prune Nourry

Désirée de Lamarzelle : On a l’impression que vous êtes en quelque sorte une cheffe d’orchestre avec de nombreuses partitions que sont vos œuvres.

P.N. : Chaque projet peut se voir un peu comme un arbre avec ses racines. Pour vous donner un exemple, avec mon armée en Chine, j’ai d’abord été sur place mener mon enquête auprès de sociologues chinois, puis j’ai trouvé mon équipe ainsi que les filles du projet. Ce sont les racines de mon arbre : l’armée avec, dans ses branches, beaucoup de projets, que ce soit un film ou mon livre.

Désirée de Lamarzelle : L’argile est très souvent au cœur de vos créations, en commençant par Terracotta Daughters, votre armée des 108 jeunes filles en Chine ?

P.N. : Oui, j’ai voulu réaliser avec l’aide d’artisans copistes de Xi’an mes sculptures dans la même argile grise et avec la même technique que celle des guerriers antiques. On a créé 108 combinaisons différentes issues des huit jeunes filles. Chaque visage a été personnalisé et signé par l’artisan, comme c’était le cas à l’époque des vrais Soldats de terre cuite. À cette époque, quelqu’un m’a envoyé la référence des têtes d’Ife du XVe siècle pour me montrer qu’il y avait une vraie association d’idées entre les deux. C’est assez incroyable mais quand j’ai vu ces têtes, j’ai ressenti un coup de foudre absolu. Elles sont restées dans un coin de mon esprit pour, plus tard, nourrir mon projet sur les petites filles qui se sont fait kidnapper par Boko Haram. Je savais qu’il fallait que j’aille au Nigeria mais comme le Covid est passé par là, j’ai attendu que les frontières rouvrent pour filer à Lagos, puis à Ife où j’ai trouvé une équipe sur place ainsi que l’université avec qui je voulais collaborer : le projet est né.

Désirée de Lamarzelle : Vous connaissez bien l’Asie mais l’Afrique est-elle devenue votre nouveau territoire d’expression ?

P.N. : Dans la mythologie yoruba, l’homme a été créé à partir d’argile ; on y retrouve l’idée du souffle vital à l’intérieur d’une sculpture qui me parle beaucoup et qui est présente dans le qi dans la pensée chinoise ou le pneuma chez les Grecs. Et il est vrai qu’Ife est la ville sacrée fondée par les dieux ; on dit que c’est le berceau de l’humanité avec pour preuve ses sculptures magnifiques, des têtes en bronze ou en terre cuite dont le réalisme continue d’émerveiller 1 000 ans après.

Désirée de Lamarzelle : Qu’est-ce qui motive votre créativité ?

P.N. : Le fait d’être artiste est pour moi cette chance de ne pas avoir perdu ce que l’on oublie parfois le long du chemin en devenant adulte : son ressenti, son inconscient, son imaginaire, son enfant intérieur. C’est aussi essayer de gommer ce que l’on voit avec les yeux pour aller au-delà, à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur. Dans mon projet Phenix, j’ai invité huit personnes déficientes visuelles à poser dans mon atelier et j’ai réalisé leur buste, sans jamais les voir (les yeux bandés) – ni avant, ni pendant, ni après –, avec seulement le toucher et énormément d’écoute. Je voulais que mes mains qui sont le premier outil du sculpteur voient à ma place car le toucher est essentiel dans la construction d’un être humain.

Désirée de Lamarzelle : Quand j’ai vu votre sculpture Mater Earth submergée par la nature, j’ai eu l’impression de toucher avec les yeux. 

P.N. : À mon sens, la sculpture appelle le toucher. Quand Mater Earth sera complètement terminée, mon plus grand souhait est que les enfants grimpent dessus, que les gens puissent toucher mais également y entrer par cette porte délibérément très basse qui invite les gens au toucher. Pour cela, je me suis directement inspirée des temazcal qui sont des lieux de guérison et d’expérience spirituelle préhispanique dits « utérus de la Terre mère » en terre crue.

Prune Nourry, la femme aux mains d’argile
Terracotta Daughters, atelier Prune Nourry, 2013

Désirée de Lamarzelle : On a l’impression d’être sur un site archéologique d’une femme à moitié exhumée.

P.N. : C’est intéressant votre impression car cela résonne avec la création de mon site archéologique contemporain pour Terracotta Daughters où j’ai dû creuser pour enfouir mon armée des 108 guerrières. Depuis, elles dorment sous la terre en attendant l’année 2030 où je reviendrai les exhumer. Avec l’altération du temps, il y aura certainement des sculptures en argile cassées qui auront besoin des services d’archéologues pour les réparer.

Désirée de Lamarzelle : On vous définit comme une artiste qui interroge les notions de genre et de la féminité dans notre rapport au corps. Vous êtes d’accord ?

P.N. : Je n’aime pas trop les étiquettes mais si je devais choisir un mot sur ce qui m’intéresse, c’est le mythe de création, celui de l’origine, avec ses matériaux naturels que sont l’argile, la terre. Sur la notion d’identité, j’ai un projet, Genesis, qui est resté assez confidentiel autour de la question du genre : une vidéo qui montre Adam en train de se fabriquer lui-même et Ève qui se fait à partir d’eau, on ne sait plus trop qui est l’homme ou la femme. Mais cela reste un projet autour du matériau, de l’eau, de l’encre, et toujours le mythe de la création.

Désirée de Lamarzelle : Rencontrez-vous parfois des freins dans votre processus de création ?

P.N. : Je ne pense pas en termes de frein, j’ai cette naïveté ou plutôt cet optimisme forcené, et partagé par mes équipes, de toujours les dépasser. Sinon les choses ne se feraient jamais, à commencer par le projet Terracotta Daughters démarré en Chine il y a 25 ans… si j’avais imaginé que cela serait si complexe, en particulier financièrement – j’ai fait emprunt sur emprunt et ai dû vendre des œuvres pour rembourser – et que je déciderais de faire un tour du monde au milieu du projet, ou alors qu’il me faudrait neuf mois pour trouver le lieu d’enfouissement, avec au bout de tout ce parcours un cancer du sein, j’aurais peut-être abandonné. Au lieu de quoi je préfère ne pas savoir et m’engager à fond. En fait je crois que si c’était à refaire, je le referais exactement pareil.

Prune Nourry, la femme aux mains d’argile
Installation Amazone érogène, au Bon Marché , 2021

Désirée de Lamarzelle : On a beaucoup parlé de vous dans les médias quand vous avez été exposée au Bon Marché.

P.N. : Quand j’ai vu la lignée d’artistes (Joana Vasconcelos, Leandro Erlich…) qui ont été invités avant moi pour investir l’espace, cela m’a donné vraiment envie de relever le défi. En l’occurrence, il y avait une contrainte à résoudre : l’œuvre devait être suspendue. C’est là que l’idée des flèches s’est imposée et que j’ai réadapté l’installation Amazone érogène à la galerie Templon, un ensemble de flèches XXL tendues vers une cible en forme de sein, et qui est d’ailleurs à nouveau présentée en ce moment aux Musées royaux de Bruxelles. Un projet qui me tenait encore beaucoup à cœur avec l’écriture de mon livre, Aux Amazones, en complément de mon film Serendipity, plus artistique, sur le parcours du cancer du sein.

Désirée de Lamarzelle : Un livre sur la création au service de la guérison ?

P.N. : Oui, un livre plus pratique et proactif aussi avec des conseils que j’aurais aimé avoir dans mon propre cheminement. D’ailleurs, Hachette et Marabout ont accepté de m’éditer à un prix très bas car ma principale motiva- tion était d’en distribuer le maximum gratuitement, en les achetant moi-même à prix coûtant : j’ai vendu l’œuvre des 108 flèches pour les acheter et les envoyer à plus de 20 000 femmes : 22 000 livres ont été distribués auprès des assis- tantes sociales des hôpitaux, des instituts, mais aussi dans les bibliothèques départementales.

Désirée de Lamarzelle : Vous semblez toujours être dans une effervescence créative. Arrivez-vous à vous reposer ?

P.N. : En ce qui me concerne, me reposer consiste à me déconnecter : pas de téléphone, pas de connexion. Je suis dans une bulle avec les gens que j’aime. Sinon, avec un bon bouquin. D’ailleurs, pour mon installation au château La Coste, j’ai pris des extraits, avec son accord, du dernier roman de Nancy Houston que j’ai dévoré, Le Journal de la création.  

Article écrit par Désirée de Lamarzella, à retrouver dans le numéro n°2 du magazine OniriQ.

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