Il suffit de prononcer son nom pour voir surgir quelques silhouettes devenues mythiques : la Ribbon Chair, la Tongue Chair, la Mushroom. Pourtant, réduire Pierre Paulin à ces quelques icônes serait passer à côté de l’essentiel. Car le designer français n’a jamais seulement dessiné des fauteuils. Il a pensé des manières de vivre. C’est précisément ce que démontre la grande rétrospective que lui consacre le musée Fabre, du 27 juin au 1er novembre 2026. Première exposition entièrement dédiée au design dans l’histoire de l’institution montpelliéraine, elle marque aussi une évolution du musée vers les arts décoratifs et les formes contemporaines de création.
Pour Florence Hudowicz, commissaire de l’exposition et conservatrice en chef du patrimoine, ce choix était presque une évidence. « Je souhaitais que ce département s’ouvre au design. Le design est aujourd’hui le devenir de ce que furent les arts décoratifs. »
Le destin a aussi fait le reste. Installé dans les Cévennes au début des années 1990, Pierre Paulin termine sa vie près de Montpellier, où il décède en 2009.
Bien plus que les fauteuils des années pop
Pierre Paulin appartient à cette génération qui a inventé le design français d’après-guerre. Formé à l’école Camondo après un voyage fondateur dans les pays nordiques, il s’inspire du mobilier scandinave avant d’en bouleverser les codes. Dès les années 1960, il imagine des assises organiques recouvertes de jersey extensible, rompant avec les fauteuils rigides hérités des décennies précédentes. Les formes semblent presque vivantes.

Très vite, Artifort, l’éditeur néerlandais avec lequel il collaborera pendant plusieurs décennies, propulse ses créations sur la scène internationale. Dès 1968, plusieurs de ses modèles entrent dans les collections du MoMA à New York. Deux ans plus tard, Georges et Claude Pompidou lui confient le réaménagement des appartements privés de l’Élysée, faisant de lui le premier designer invité à transformer les espaces présidentiels français. Mais son travail ne se limite pas à ces réalisations emblématiques.
L’exposition met ainsi en lumière d’autres facettes de son travail : designer industriel, créateur de mobilier de jardin, concepteur d’électroménager pour Calor ou encore auteur de nombreuses pièces en plastique produites en série.
« Beaucoup de visiteurs découvrent qu’ils connaissent Pierre Paulin sans le savoir », observe Florence Hudowicz. « Les gens disent : “Ah oui, mais je ne savais pas que c’était Pierre Paulin.” Il a dessiné des chaises de bistrot, du mobilier de jardin, des objets du quotidien… »

Une facette souvent oubliée qui rappelle que le design n’est pas réservé aux galeries ou aux collectionneurs : il façonne silencieusement notre quotidien.
Le retour spectaculaire du Fumoir de l’Élysée

S’il fallait une seule raison de visiter cette exposition, ce serait sans doute celle-ci. Le célèbre Fumoir imaginé pour les appartements de Georges Pompidou est présenté au public pour la première fois depuis son retrait de l’Élysée en 1974. Longtemps conservé démonté par le Mobilier national, il a nécessité une restauration exceptionnelle avant d’être entièrement repensé pour pouvoir voyager. Pendant une semaine, cinq restaurateurs ont reconstruit sur place cette installation monumentale.
Pour Florence Hudowicz, cette œuvre constitue le sommet de la carrière de Paulin. « C’est une œuvre d’art totale. Tout est pensé du sol au plafond : les assises, les tables, l’éclairage. C’est vraiment la pièce la plus magistrale. »
À elle seule, cette reconstitution résume l’ambition de Pierre Paulin : ne jamais dessiner un meuble isolé mais créer une expérience complète où architecture, lumière et mobilier dialoguent.
Une exposition qui se vit autant qu’elle se regarde
L’une des réussites du parcours réside justement dans son refus de transformer Paulin en simple créateur de mobilier. Dessins préparatoires, prototypes, archives, vidéos, photographies, structures internes des fauteuils et dispositifs interactifs permettent de comprendre le processus de création, depuis le premier croquis jusqu’à la fabrication industrielle.
Le visiteur peut même tester plusieurs fauteuils emblématiques grâce au partenariat avec Artifort, manipuler des matériaux, toucher les mousses ou découvrir comment une structure métallique devient un siège iconique. « Nous voulions faire comprendre ce qu’est réellement le métier de designer », explique Florence Hudowicz. « On essaie de montrer comment se construit la démarche, depuis la commande jusqu’à la réalisation. »

Au cœur du parcours, une autre installation immersive attire particulièrement l’attention : Vidéo Barnum. Imaginé dès 1985 par Pierre Paulin comme un immense salon collectif où les visiteurs auraient pu s’installer pour regarder ensemble les images du monde, ce projet n’avait jamais vu le jour. Réinterprété aujourd’hui par Paulin, Paulin, Paulin, il devient un vaste espace sonore où l’on peut s’allonger sur des tapis-sièges tout en écoutant la voix du designer raconter lui-même sa vision du design.
Pourquoi Paulin est toujours contemporain
Soixante ans après leur création, les fauteuils de Pierre Paulin continuent d’apparaître dans les films de science-fiction, les magazines de décoration ou les rééditions haut de gamme. Cette longévité ne tient pas seulement à leur originalité.
Pour Florence Hudowicz, leur force réside dans leur simplicité. « C’est l’élégance, la sobriété, l’évidence de la forme qui font que ça perdure. Les choses les plus évidentes sont souvent les plus difficiles à trouver. ». Lui-même résumait son approche d’une formule devenue célèbre : « Le meuble doit être d’abord utile à celui qui s’en sert et confortable. S’il y a de la poésie… c’est tant mieux… mais c’est en plus. »
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À l’heure où les designers réfléchissent à l’habitat durable, aux matériaux responsables ou aux nouveaux usages domestiques, cette philosophie retrouve une actualité inattendue. « Aujourd’hui, le design participe aux réflexions sur la manière dont nous allons habiter demain », rappelle Florence Hudowicz. « Les designers sont des visionnaires. Pierre Paulin avait déjà ce sens du futur. »
Une exposition qui dépasse l’hommage
En consacrant sa première grande exposition au design à Pierre Paulin, le musée Fabre ne célèbre pas seulement une figure majeure du XXe siècle. Il rappelle surtout que le design ne se résume pas à une affaire de style. Il raconte notre manière d’habiter, de nous asseoir, de vivre ensemble.
Et, plus de cinquante ans après avoir imaginé les intérieurs futuristes de l’Élysée, Pierre Paulin continue finalement de poser la même question : comment rendre le quotidien plus beau, plus confortable et plus intelligent ?



