On aime ses formes arrondies. On aime leur douceur immédiate, leur pouvoir d’attraction presque instinctif. Mais les assises de Pierre Paulin ne cèdent jamais à la facilité d’une sensualité décorative. Elles ne sont ni molles, ni complaisantes. Leur volupté est structurée, pensée, construite. Peut-être faut-il parler, plutôt que de sensualité, d’une sensualité sculpturale.
Il n’est pas anodin que son grand-oncle fût le sculpteur Freddy Stoll, ni que son oncle, Georges Paulin, ait dessiné des carrosseries pour Bentley ou Rolls-Royce. Chez Pierre Paulin, la courbe n’est jamais gratuite : elle est tension maîtrisée, volume mis en équilibre, ligne continue devenue architecture. La forme enveloppe, oui, mais elle tient.
C’est cette trajectoire singulière que retrace la grande rétrospective que lui consacre le Musée Fabre du 27 juin au 1er novembre 2026 : première exposition dédiée au design du XXe siècle dans l’histoire de l’institution. Un geste fort pour un musée davantage associé à la peinture qu’au mobilier, mais qui affirme ici combien le design appartient pleinement au champ de l’art moderne et contemporain.

Pierre Paulin pour Artifort, 1960.
Photo : © Artifort
La courbe contre l’angle
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans une France en reconstruction, le design demeure largement marqué par un fonctionnalisme hérité de l’entre-deux-guerres : lignes droites, structures apparentes, rationalité revendiquée. Diplômé de l’École Camondo, Paulin observe, apprend, s’imprègne des revues nordiques et américaines.
Il commence par dessiner un mobilier conforme aux besoins de confort des années 1950, avant d’inventer, dans les années 1960, des formes plus souples qui épousent, voire anticipent, les aspirations d’une génération en pleine émancipation. La Mushroom (1959), la Ribbon (1966), la Tongue (1968) : ces sièges devenus iconiques semblent surgir d’un tracé continu, instinctif, presque corporel. Comme si la ligne avait quitté la feuille pour devenir volume. Chez Paulin, le dessin ne s’interrompt pas : il s’incarne. La mousse moulée, le jersey tendu abolissent la frontière entre structure et revêtement. L’objet ne se lit plus en strates mais en surface fluide.
On pense à Alvar Aalto ou à Eero Saarinen, autres pionniers d’un modernisme organique. Mais Paulin y ajoute une dimension pop, une audace chromatique et une radicalité formelle très françaises. Ses assises ne sont pas seulement confortables : elles affirment une liberté.
Un design ou la liberté technique et culturelle
Cette liberté accompagne une société qui se transforme. Les Trente Glorieuses, la conquête spatiale, la culture pop : le monde s’arrondit, se fluidifie. Paulin aussi. Ses sièges, rembourrés de mousse et habillés de textile extensible, traduisent une quête d’innovation technique autant que culturelle. Le confort devient expérimental.
En 1968, ses meubles entrent dans les collections du MoMA à New York. En 1970, choisi par Claude et Georges Pompidou, il est le premier designer invité à repenser les appartements privés de l’Élysée. Le Fumoir, présenté aujourd’hui à Montpellier pour la première fois hors Paris depuis son départ de l’Élysée en 1974, incarne cette modernité audacieuse : formes basses, enveloppantes, presque futuristes. Le pouvoir se love dans la courbe.
Paulin explore ensuite toutes les dimensions du métier : design industriel via la société ADSA, projets d’équipements publics, pièces en tirage limité dans les années 1980, jusqu’à son installation dans les Cévennes en 1992, où il met ses compétences au service de l’architecture et du paysage. « Il fallait raser le passé pour construire l’avenir », déclarait-il en 1986. Chez lui, la radicalité ne s’oppose jamais au service du public.
Une maison aux coins adoucis
Le parcours de l’exposition, fluide, reconstitue des ensembles d’aménagements intérieurs et met en perspective les grands jalons d’une carrière déployée sur cinq décennies. On y découvre le Fumoir de l’Élysée, mais aussi le Vidéo Barnum (1985), expérience immersive spectaculaire orchestrée par Paulin et ses collaborateurs. Un salon-atelier interactif permet d’expérimenter le métier de designer, rappelant que Paulin pensait toujours son travail « d’abord et avant tout au service du public »
À travers ces pièces, une idée persiste : la courbe comme refuge. Dans La Poétique de l’espace, Gastón Bachelard associe les formes courbes à l’intimité et à la protection. La maison rêvée serait une maison de coins adoucis. Les sièges de Paulin semblent donner corps à cette intuition : ils enveloppent sans enfermer, rassurent sans alourdir. Leur sensualité n’est pas exubérante, mais habitée.
C’est peut-être là que réside leur actualité. À l’heure où le design oscille entre minimalisme rigide et surenchère expressive, Paulin rappelle que l’organique peut être exigeant, que la douceur peut être radicale. Ses formes arrondies ne sont pas un abandon : elles sont une position.



