Mathieu Lehanneur, explorateur de la nature humaine

mathieu lehanneur
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Mathieu Lehanneur, explorateur de la nature humaine

À la croisée de l’art et de la science, Mathieu Lehanneur repousse les limites du design. Récompensé par les plus grandes institutions, il imagine des objets hybrides, entre innovation et poésie. Concepteur de la torche olympique de Paris 2024, il partage sa vision d’un métier en pleine mutation.

Créateur de la torche des Jeux Olympiques de Paris 2024, sacré designer de l’année par Maison & Objet, Mathieu Lehanneur avec son univers à la fois scientifique et onirique, explore de nouvelles facettes du design. Ses objets à la fois tangibles et insaisissables, pensés et conçus en édition limitée dans sa Factory, fascinent les collectionneurs. Rencontre avec un créateur au service de son époque.

Désirée de Lamarzelle : Comment devient-on créateur de la torche des Jeux Olympiques de Paris 2024 ?

Mathieu Lehanneur : Paris 2024 a lancé un concours fin 2022 et j’ai eu la chance d’être choisi parmi une douzaine de designers présélectionnés. Pour la torche, j’ai travaillé l’ergonomie habituellement évasée en jouant davantage sur la symétrie des proportions, entre la partie haute et la partie basse. Mon point de départ était l’égalité et la parité qui sont les valeurs fortes des JO 2024, mais aussi la Seine qui a un rôle clé dans la cérémonie d’ouverture, en créant un jeu d’ondulations et de vibrations.

Désirée de Lamarzelle : On dit que vous insufflez dans vos objets une part d’irrationnel. Comment définiriez-vous votre travail ?

M.L : J’aime que l’objet se joue de nos perceptions et que l’on ressente à travers lui une part d’irrationnel. Je m’emploie à ce que chaque chose produite dégage une part de magie, de mystère. C’est parfois uniquement visuel, comme lorsqu’il s’agit de figer le feu dans son mouvement, ou très technique, en posant des blocs de marbre sur des bulles de verre pour faire une table.

Désirée de Lamarzelle : Avec l’enjeu du design plus respectueux de l’environnement, le métier de designer a-t-il beaucoup changé ?

M.L. : L’industrialisation du mobilier remonte aux « 30 glorieuses », lorsqu’il fallait produire vite, pas cher et en grande quantité pour un maximum de personnes. Avec l’avènement de la production en série, les designers, dans les années 80- 90, nourrissaient le fantasme d’avoir leur chaise dans tous les foyers. Aujourd’hui, on possède presque tout et l’enjeu écologique est de produire beaucoup moins. Au lieu d’alimenter de façon indéfinie les catalogues de mobilier, il faut trouver des solutions pour empêcher les milliards de plastiques de flotter à la surface des mers.

Mathieu Lehanneur, explorateur de la nature humaine
Mathieu Lehanneur – Factory ©Felipe Ribon 

Désirée de Lamarzelle : Que fait-on de la création ? Le design ne doit pas non plus être considéré comme une simple solution à un problème.

M.L. : La question de la liberté de création est toujours actuelle mais cela n’est plus une condition suffisante pour produire l’objet. La difficulté, pour de nombreux designers inféodés aux marques, c’est de répondre à la demande de vendre un maximum d’objets. Il faut désormais réfléchir à d’autres modes opératoires, au lieu de continuer à produire en quantité et de façon aveugle. Mais si on inverse la logique et que l’on part du principe de produire moins, on peut enfin s’autoriser à mieux choisir les matériaux mais aussi ses conditions de production. On redécouvre la qualité et on garde la création.

Désirée de Lamarzelle : Comme votre purificateur d’air Andréa, qui a reçu le prix « Invention Award » qui combine technologie et emploi de la nature.

M.L. : Avec le projet Andréa, c’était passionnant de résoudre un problème imperceptible, bien que réel, qui est la pollution intérieure. On sait aujourd’hui que l’air que nous respirons dans nos appartements est plus nocif que l’air que l’on respire, même au-dessus d’un grand boulevard. Ce sont des gaz, issus en général de matériaux de construction, de peintures, de vernis, de moquettes, etc. Pour ce purificateur, je n’ai pas seulement voulu utiliser l’innovation humaine avec la technologie de pointe, mais ce que la nature a déjà à nous offrir : des plantes qui démultiplient l’efficacité de la dépollution intérieure.

Désirée de Lamarzelle : Avec la Factory, un bâtiment industriel de 800 m2 qui mêle atelier, bureau, matériauthèque et showroom, vous devenez une marque.

M.L. : Notre premier objectif était de nous garantir une autonomie pour ne pas dépendre d’un client extérieur. Avec un lieu qui rassemble toutes les étapes de la création à la production en passant par la distribution, d’avoir la liberté de pouvoir produire les choses auxquelles on croit. On les développe comme on veut les faire, mais aussi on est capable de raconter leur histoire. C’est un lieu où on a essayé de « verticaliser » au maximum nos besoins : on y assemble les pièces, on les met en caisse et on les expédie. La Factory, qui permet en effet de se constituer comme une marque, est une vraie plateforme pour mes équipes, et potentiellement, pour d’autres avec qui on peut faire des collaborations.

Désirée de Lamarzelle : À travers vos œuvres très minérales, peut-on parler d’inspiration du land art ?

M.L. : Oui, je suis un grand fan du land art, même si ce mouvement tel qu’il a existé dans les années 60 était souvent une sorte de confrontation, parfois violente, avec la nature. Alors que ce qui m’intéresse dans la nature, c’est de voir de quelle façon je la réintègre, ou comment je vais figer les reliefs de la mer dans du marbre. Je m’intéresse à toutes ces matières ou ces réactions comme le feu ou le liquide, que l’on n’arrive pas à saisir. J’aime saisir l’éphémère.

Mathieu Lehanneur, explorateur de la nature humaine
Mathieu Lehanneur – Saint-Hilaire Church – Melle ©Felipe Ribon

Désirée de Lamarzelle : Il y a un équilibre délicat entre artisanat, histoire, nature et techniques dans vos créations.

M.L. : Je me pose la question de ce que nous sommes profondément en tant qu’être humain, et que nous étions déjà au fond de la caverne. Je pense que l’on n’a pas évolué d’un millimètre. Nous avons un tas de structures sociales, politiques, d’objets de technologie qui ont considérablement progressé, mais ce que nous sommes réellement, ce qui nous touche, nous effraie, et nous fait rêver, n’a pas bougé d’un iota. Je me souviens, enfant, d’avoir passé des heures devant l’océan en me disant que c’est le meilleur endroit. Je n’avais plus besoin de penser, j’étais au bon endroit, au bon moment. Ce sont ces choses-là qui m’intéressent : qu’est-ce qui fait qu’à un moment, on se sent peut-être un peu plus vivant ?

Désirée de Lamarzelle : Vous avez toujours eu envie de créer ?

M.L. : Enfant, petit dernier d’une famille nombreuse, j’étais très contemplatif : j’observais les choses autour de moi. Plus tard attiré par les arts plastiques, je me suis rendu compte que je ne voulais pas vivre dans la solitude d’un atelier et j’ai poussé presque par hasard la porte d’une école de design. Parmi les projets qui me tiendraient à cœur, j’aimerais beaucoup concevoir une école. Je m’y suis pas mal ennuyé et j’ai découvert son potentiel en la quittant. Il y a sûrement tout un tas de choses encore à penser et à inventer, depuis le stylo jusqu’au bâtiment, pour qu’on puisse la vivre comme elle mérite d’être vécue. Si vous voulez passer la commande d’une école primaire, je suis votre homme.

Désirée de Lamarzelle : Y a-t-il un objet que vous auriez aimé inventer ?

M.L. : Une de mes références, un objet que j’aurais rêvé de créer, mais absolument inaccessible, c’est l’airbag : de l’air, un peu de tissu et un capteur. Il est caché dans notre tableau de bord, et se déploie en l’espace d’un quart de seconde pour nous sauver la vie et redisparaître. C’est le Graal à mes yeux.

Désirée de Lamarzelle : Comment définiriez-vous votre métier ?

M.L. : C’est le métier de designer, dont personne ne sait vraiment définir les contours, et qui repose sur une grande liberté d’action. C’est une chance, il n’y a pas beaucoup de métiers comme cela. On ne sait pas très bien où cela commence et où cela se termine.

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Mathieu Lehanneur – 2024 – Outonomy – Maison&Objet – Janvier 2024 ©Felipe Ribon

Désirée de Lamarzelle : Vous avez d’ailleurs été élu Designer de l’année 2024 par Maison & Objet.

M.L. : C’est un salon très ambitieux. Je leur ai proposé de faire un projet autour du survivalisme plutôt qu’une rétrospective et ils ont accepté alors qu’on ne savait pas trop où on allait… Nous avons imaginé la maison qui permet de vivre en totale autonomie et en connexion avec la nature. Cela pose de nombreuses questions : dans quelles conditions je veux vivre ? Comment produire mon énergie, ma nourriture mais aussi avoir du confort ? Le projet Outonomy est un écosystème de vie, à la fois minimal et optimal, qui puise dans l’histoire de l’habitat isolé comme l’igloo, la cabane, la yourte… L’occasion de se demander : de quoi ai-je vraiment besoin ?

Désirée de Lamarzelle : Parmi vos nombreux projets, vous venez d’inaugurer un studio à New York.

M.L. : Oui, c’est notre « pied-à-terre », situé à New York dans le quartier de Manhattan pour accueillir nos clients et collectionneurs. Ils viennent, sur rendez-vous, voir nos pièces dans le milieu « naturel » d’un grand appartement. Cela nous a semblé naturel de nous installer aux États-Unis parce qu’on y a reçu un accueil incroyable lorsqu’on a commencé à développer nos propres collections.

Désirée de Lamarzelle : Il parait que vous gérez vous-même vos réseaux sociaux, avec une communauté de 180 000 personnes. Vous êtes aussi un peu influenceur.

M.L. : Les réseaux sociaux ont parfaitement leur place dans notre métier. À la Factory, l’objectif est de vendre nous-mêmes au client final, en enlevant tous les intermédiaires qui nous séparait d’une idée et de son destinataire. Avec les réseaux sociaux, je suis en ligne directe avec des clients potentiels, mais aussi avec des gens qui aiment et d’autres qui n’aiment pas. Peu importe, parce que l’idée est de montrer à la fois des choses qui sont en train de se faire, et qui auraient pu se faire : tout cela participe vraiment à définir un territoire où tout se nourrit.  

Article écrit par Désirée de Lamarzelle, à retrouver dans le numéro n°8 du magazine OniriQ.

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