II faut traverser le parvis, longer les bassins d’eau et lever les yeux vers les voiles de verre de Frank Gehry pour comprendre que la fondation Louis Vuitton n’est pas un simple musée. C’est un organisme vivant, un vaisseau de verre et de lumière où l’œuvre de Gerhard Richter trouve un écho naturel.
Toute l’architecture semble, en effet, dessinée pour lui. Le verre, la réflexion, la déformation du réel, autant de matériaux que les deux artistes partagent. Au fond, Gehry et Richter dialoguent sans s’être rencontrés. L’un construit avec la lumière, l’autre peint avec le doute. Le bâtiment, tout en transparence et en flux, incarne ce que le peintre explore picturalement, la transparence comme promesse ou leurre, la lumière comme matière active, le reflet comme trouble du réel, le mouvement comme condition du regard. Entrer dans l’exposition, c’est pénétrer dans un dialogue entre deux conceptions du visible.


Le Flou, sa signature virtuelle
Depuis les années 1960, Gerhard Richter interroge la peinture. Peindre le monde? Peindre la peinture ? Les deux, sans jamais choisir. Ses Fotobilder (photo-peintures) montrent des fragments d’intime et d’histoire collective : un oncle en uniforme nazi (Onkel Rudi, 1965), un bouquet flou, un torse nu, une maison disparue. Richter ne reproduit pas, il trouble. Le flou, sa signature visuelle, agit comme un écran de pudeur et une arme critique. Il dit la fragilité du souvenir, la distance entre l’image et le réel. Peindre une photo, pour lui, c’est douter de l’image tout en la sauvant du mensonge.
Né à Dresde en 1932, formé au réalisme socialiste, il grandit au cœur de la propagande. En 1959, la visite de la Documenta Il de Cassel lui révèle Pollock, Fontana, Dubuffet. La peinture comme geste libre. Deux ans plus tard, il fuit la RDA clandestinement, quelques semaines avant la construction du Mur. Ce départ est sa première œuvre, un refus du contrôle, un rejet de la narration imposée. Toute sa pratique en découle, créer des contre-images, instables, inclassables, irréductibles à un discours.

Gegenüberstellung 2, 1988 (CR 671-2), huile sur toile, 112 x 102 cm. Gegenüberstellung 3, 1988 (CR 671-3), huile sur toile, 112 x 102 cm. The Museum of Modern Art, New York. The Sidney and Harriet Janis Collection.
L’abstraction comme prolongement
Dans les années 1980, Richter délaisse un temps la figuration pour s’enfoncer dans la matière. À la raclette, il étale, gratte, recouvre. Les couches se mêlent et s’annulent, les couleurs se heurtent puis s’apaisent. Ces Abstrakte Bilder ne cherchent ni beauté ni composition, elles naissent du hasard, d’un équilibre fragile entre contrôle et chaos, entre la main du peintre et la résistance de la peinture elle-même. Dans un entretien avec Benjamin H. D. Buchloh en 1986, il explique : « Je ne fais pas de tableaux abstraits pour exprimer quelque chose. Je veux qu’ils soient comme le monde, quelque chose qui arrive, qui se passe. » Une phrase qui résume parfaitement sa démarche.
Le monde, pour Richter, n’a pas de contours, il est fait de tensions, de superpositions, de contradictions. Son abstraction n’efface donc jamais la figuration, elle la prolonge autrement. Il n’a jamais choisi entre peindre le monde et peindre la peinture. Il passe d’une image photographique à une toile abstraite avec la même rigueur, sans jamais hiérarchiser les deux approches. Pour lui, figuration et abstraction ne s’opposent pas, elles révelent deux manières complémentaires d’explorer la réalité.

© Gerhard Richter 2025|

Quand il revient à la photographie, il la transforme encore. Les images numériques s’étirent, les bandes de couleurs deviennent de véritables paysages de pixels. La série des Strips pousse le médium jusqu’à la désintégration. Tout Richter est là, un peintre du doute actif qui se méfie du visible mais ne renonce jamais à le travailler.
À la fondation Louis Vuitton, cette tension prend corps. Dans les galeries baignées de lumière, les Abstrakte Bilder respirent au rythme du bâtiment. La lumière glisse sur les toiles, y dépose des reflets changeants. Chaque minute transforme les couleurs, comme si la peinture continuait de se faire sous nos yeux. Dans les salles plus sombres, les Fotobilder s’imposent dans un climat de retrait. La pénombre accentue le flou, le rend presque tactile. Ces visages, ces gestes, ces souvenirs photographiés deviennent des présences suspendues. Richter peint la mémoire comme on peint une absence. Au sommet du parcours, ses œuvres en verre : 3 Scheiben (2023), trois panneaux transparents et réfléchissants dressés dans l’espace. Ni peinture ni sculpture, mais une expérience du regard. Le spectateur y découvre son propre reflet, celui du bâtiment, des autres visiteurs. Le réel se décompose, se superpose, se brouille. Richter ne montre plus le monde, il le renvoie.

340 x 260 cm. Fondation Louis Vuitton, Paris. Ci-dessous : Gerhard Richter, KI. Badende (Small Bather), 1994, huile sur toile.

Collection particulière.
Une oeuvre en perpétuel mouvement
À 93 ans, Gerhard Richter n’est plus devant la toile. Il a rangé ses pinceaux depuis 2017, mais il n’a pas cessé d’interroger le visible. Désormais, il travaille autrement. Le regard a pris le relais de la main. Ses œuvres récentes, dessins, impressions numériques, surfaces de verre ou de miroir, prolongent sa réflexion sur la perception, le hasard et la lumière. La peinture n’est plus son outil, mais son ombre portée. Tout ce qu’il crée aujourd’hui en garde la trace, la lenteur, la gravite.
Si Richter ne peint plus, il continue à interroger ce qui se joue entre le visible et le réel. Son œuvre, que l’on croyait achevée, reste un champ d’expérimentation où la lumière, la mémoire et le doute dialoguent sans hiérarchie. L’exposition à la fondation Louis Vuitton en offre la démonstration: loin d’un hommage figé, elle montre un artiste encore en train de penser, de déplacer les frontières entre image et perception. À la sortie, le verre et la lumière du bâtiment de Frank Gehry prolongent silencieusement cette réflexion. Tout semble continuer de bouger, le lieu, les œuvres, le regard lui-même. Richter, à 93 ans, ne peint plus, mais il n’a pas cessé de nous apprendre à voir.
Un article écrit par Désirée de Lamarzelle. À lire dans le numéro 14 de Oniriq Magazine.



