Ces très “chères” familles aux enchères

Ces très “chères” familles aux enchères

Ces très “chères” familles aux enchères

À l’instar des familles Ribes, Givenchy, Mortemart, Tapie ou plus récemment Al-Thani ou Getty, nombreuses sont ces grandes lignées de France et d’ailleurs à choisir le chemin des enchères pour vendre leurs collections souvent riches de reliques à la provenance prestigieuse. Les collectionneurs en raffolent.

Du 11 au 14 octobre 2022 à Paris, une vente de grande ampleur était mise à l’encan chez Sotheby’s. En effet, sur quatre jours, la maison de Patrick Drahi dispersait une partie de la collection de la famille royale Al-Thani qu’abritait jusqu’ici l’hôtel Lambert, joyau architectural du XVIIe siècle et figure de proue de l’île Saint-Louis sur la Seine, surnommé par certains « le Versailles de Paris ». 95,3 % des lots furent vendus dont une paire de marquises royales par Jean-Baptiste II Tilliard, d’époque Louis XVI, livrée pour mesdames Adélaïde et Victoire au château de Bellevue, emportée à 3,6 millions d’euros, un record mondial. Au total, la vacation a cumulé 46,8 millions d’euros d’adjudications, soit plus de deux fois l’estimation basse.

Quelques jours plus tard, le 25 octobre et toujours à Paris, l’étude Artcurial dispersait pour 1,6 million d’euros la collection de l’appartement parisien de Robert William Burke, collectionneur américain et galeriste, proche d’Andy Warhol, Robert Rauschenberg, Cy Twombly ou encore Gilbert & George. Enfin, le même jour mais de l’autre côté de l’Atlantique à New York, ce fut au tour de Christie’s, maison de François Pinault, d’achever le dixième volet des ventes de la collection d’Ann et Gordon Getty (le fils du magnat américain du pétrole) pour un montant total de plus de 150 millions d’euros, classant le couple à la troisième place des ventes historiques de collec- tion aux enchères après Peggy et David Rockefeller (702 mil- lions d’euros en 2018) et Yves Saint Laurent et Pierre Bergé (373,5 millions d’euros en 2009).

Des ventes fleuves qui marquent la fin d’un monde et illustrent la volonté, voire parfois la nécessité, de ces glorieuses familles ou dynasties de France et d’ailleurs d’emprunter le chemin des enchères pour vendre le contenu de leurs prestigieuses demeures habillées de collections restées au sein des mêmes générations. Des vacations dont raffolent les collectionneurs, « puisque la plupart des lots apparaissent pour la première fois sur le marché de l’art et sont issus de provenances stables. Les objets gardés par les collectionneurs eux-mêmes ou leurs héritiers sont traçables, sécurisant grandement les acquéreurs qui achètent une sorte de tranquillité mentale et s’imaginent repartir avec un bout d’histoire ayant eu une valeur sentimentale pour d’illustres personnages », commente Pierre Mothes, vice-président France de Sotheby’s.

Ces très “chères” familles aux enchères
The Ann & Gordon Getty Collection, Intérieur, Christie’s

Un système gagnant-gagnant

Les maisons de vente aux enchères ont, en effet, le mérite d’offrir à leurs clients la simplicité grâce à une dispersion de leurs objets claire et limpide. « Un coup de pouce gagnant pour nombre de membres de ces grandes familles ne souhaitant pas s’embarrasser de soucis organisationnels et logistiques », souligne le commissaire-priseur d’Artcurial, Stéphane Aubert. Surtout, passer par les enchères permet bien souvent, et plus qu’aucune autre façon, d’obtenir le meilleur prix des objets soumis à l’expertise de ces acteurs du marché de l’art. « Obtenir le prix du marché n’est pas commode. Or, opter pour la mise sous le marteau d’une partie ou de son entière collection permet de la vendre de façon transparente et au meilleur prix », analyse Simon de Monicault, directeur du département des Arts décoratifs chez Christie’s. Une vision partagée par Stéphane Aubert. Pour ce dernier, la mise à l’encan « insuffle une dimension de valorisation très importante de ses objets et de son patrimoine puisque c’est sous le marteau que ces familles obtiennent le maximum. Et au-delà du facteur prix, fondamental dans la prise de décision des vendeurs, les enchères sont également un moyen de médiatisation évidente. Les maisons de vente font ainsi connaître au public ces collections et leur donne une aura internationale, ceci depuis le XVIIIe siècle », décrypte Simon de Monicault.

La dispersion aux enchères de grands ensembles par de nobles familles ne date pas d’hier. À la fin du XVIIIe siècle, Christie’s (maison fondée à Londres en 1766 par James Christie) négocia la vente de la collection de tableaux de Sir Robert Walpole à Catherine II de Russie, dont une grande partie est actuellement conservée au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. En 1794, Christie’s fut également chargée de vendre le contenu de l’atelier de Sir Joshua Reynolds et, l’année suivante, dispersa la collection de bijoux de madame du Barry, victime de la Révolution française. Même son de cloche chez Sotheby’s, plus tardivement, avec la vente historique en 1977 du contenu de Mentmore Towers dans le Buckinghamshire, la résidence secondaire du banquier Mayer Amschel de Rothschild, ayant rapporté à l’époque plus de 6 millions de livres sterling. Également en 1995 avec la collection des ducs de Baden et l’année d’après, en 1996, la collection Jacky Kennedy Onassis, ces deux vacations ayant chacune totalisé quelque 34 millions de livres sterling.

Ces très “chères” familles aux enchères
The Ann & Gordon Getty Collection, Intérieur, Christie’s

Une confidentialité nécessaire

En tout état de cause, outre la simplicité pour les vendeurs de passer par les enchères, de nombreuses situations personnelles amènent ces éminentes familles à s’orienter vers un commissaire-priseur. « Avant toute chose, notre rôle est surtout de conseiller les familles qui viennent nous consulter afin de disperser leur collection. La vente est le sommet de l’iceberg mais avant cela, des arbitrages doivent être opérés dans un cadre confidentiel », confie Stéphane Aubert. Bien souvent, les familles, que ce soit le collectionneur lui-même ou ses héritiers, ne peuvent pas tout garder en raison d’un coût d’entretien trop important. Il y a également l’impossibilité de transmettre suite à des partages patrimoniaux complexes entre descendants, à l’image, en 2015, d’un imbroglio entre les membres de la famille royale d’Orléans qui s’est terminé aux enchères chez Sotheby’s – rapportant 6,2 millions d’euros – et a mis fin à une décennie de procédure acharnée où l’on a vu princes et princesses se déchirer.

Ces très “chères” familles aux enchères
The Ann & Gordon Getty Collection, Intérieur, Christie’s

On pense également et surtout à la célèbre règle des 3 D (pour divorce, dettes et décès) ou au cas particulier des successions où interviennent des commissaires-priseurs judiciaires – appelés commissaires de justice depuis le 1er juillet 2022. Ce fut récemment le cas pour les meubles de Bernard Tapie qui habillaient sa résidence parisienne de l’hôtel de Cavoye mis en vente en juillet dernier par la maison Artus Enchères. Une collection assemblée sur trente ans par l’ancien homme d’affaires qui avait laissé derrière lui près de 600 millions d’euros de dettes. La famille n’en tira finalement que 4 millions d’euros. Enfin, « de plus en plus de collectionneurs décident eux-mêmes de confier aux enchères leur collection, à l’image récemment du couple Getty. Pour eux, ceci a ce côté stimulant intellectuellement d’assister à une sorte d’hommage funèbre de leur vivant, comme a pu le dire Pierre Bergé », conclut Simon de Monicault.

Article rédigé par Arthur Frydman, à retrouver dans le numéro n°2 du magazine OniriQ.

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