Vallée du Rhône, renaissance viticole

Vallée du Rhône, renaissance viticole
© E.GUIGAL

Vallée du Rhône, renaissance viticole

Produits depuis l'Antiquité, les vins rhodaniens ont failli disparaître. Grâce à quelques visionnaires héroïques, ils comptent aujourd'hui parmi les meilleurs au monde. 

Et au milieu, coule le Rhône. Dans la vallée, entre mètres plus loin, le fleuve roi s’écoule en majesté, trait d’union entre les parties septentrionale et méridionale. Le long de ses rives, des vignerons héroïques produisent parmi les meilleurs vins du monde. Si leur notoriété ne s’est pas construite sur la notion de grands crus, comme à Bordeaux ou en Bourgogne, les « trésors » de Guigal, la Chapelle de Jaboulet Aîné, les sélections parcellaires de Chapoutier, l’Hermitage de Chave, la Côte brune de Jamet, Château Grillet ou encore Château Rayas les valent bien. Ces grandes cuvées, taillées pour la garde, de plus en plus difficiles à dénicher parce que confidentielles, s’arrachent à prix d’or en France comme à l’étranger.

La vallée du Rhône possède l’un des vignobles les plus anciens, qui remonte à la conquête romaine. « Côte-rôtie, c’est plus de vingt-quatre siècles de viticulture continue, une échelle de temps extraordinaire », observe Philippe Guigal. Au XXe siècle, certaines appellations du nord ont failli disparaître, en raison du phylloxéra et des deux conflits mondiaux qui ont enlevé les hommes. Quant à la génération d’après-guerre, elle a été davantage attirée par l’industrie naissante dans le bassin lyonnais que par le dur labeur dans les coteaux abrupts de condrieu, côte-rôtie, cornas, saint-joseph ou hermitage.

Il a fallu des visionnaires, comme Étienne et Marcel Guigal ou Georges Vernay, pour commencer à replanter des ceps et parier sur la qualité. Une photo sépia, affichée au domaine Vernay, rappelle ce travail fou effectué, dès 1953, à la pioche et au marteau-piqueur. La viticulture est dite « héroïque », tant les dénivelés sont vertigineux, jusqu’à 60 % ! « Vigneron, chez nous, ce n’est pas une profession mais une profession de foi, remarque Christine Vernay, qui a pris la suite de son père avec brio en 1996. Ces terroirs sont des lieux forts, qui se retrouvent dans la bouteille. »

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© STÉPHANE CHALAYE – E.GUIGAL

Son condrieu Coteau du Vernon est d’une grande noblesse, avec son bouquet complexe de fruits blancs, d’agrumes et d’épices. Nulle part au monde le viognier, ce cépage blanc aromatique, ne s’exprime mieux que sur ces pentes. Tout comme la syrah, en rouge, qui est née dans le Rhône. Ce cépage aux notes poivrées et de violette, voire de truffe en vieillissant, est ici naturellement frais et équilibré.

Dans le Rhône septentrional, la richesse des vins provient de leur diversité géologique, due à l’influence des Alpes, d’un côté du fleuve, et du Massif central, de l’autre. Rive gauche, en crozes-hermitage, le sol est composé de cailloutis roulés : la syrah est tendre. Rive droite, à côte-rôtie, il est granitique mais un ruisseau, le Reynard, divise le vignoble en deux : en amont, la côte brune, riche en oxyde de fer et en manganèse, en aval, la côte blonde, constituée de gneiss et d’argile.

La première donne un vin profond et intense, la seconde, des jus fins et subtils. « La Bourgogne avec la densité du Sud », note Loïc Jamet, producteur de côte-rôtie d’une ampleur incomparable. Plus au sud, « Cornas produit des vins solaires et sauvages qui appellent le gibier », relève Olivier Clape, qui produit l’un des meilleurs. Quant au racé saint-joseph, il était déjà apprécié à la table des rois au XVIe siècle.

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© BOGAERT GWENDOLINE : La maison Jaboulet Aîné, reprise par la famille
Frey en 2006 et sa talentueuse œnologue Caroline Frey.

Mariages de terroirs

Et puis, il y a l’hermitage. Au XIXe siècle, il était déjà le plus prestigieux, le plus onéreux. Cette colline qui culmine à 320 mètres d’altitude est au carrefour géologique de tous ces terroirs. Ce qui rend ce vin unique. Traditionnellement – comme les autres vins rouges du nord – l’hermitage est un vin d’assemblage, non pas comme on l’entend à Bordeaux, où l’on marie les cépages, mais de parcelles au sol varié. Ainsi procède le grand Jean-Louis Chave ou la maison Jaboulet Aîné, reprise en 2006 par la famille Frey, du château La Lagune, en Médoc.

Ce fleuron produit deux cuvées de haut vol, la Chapelle, issue de syrahs âgées, en rouge, et Chevalier de Stérimberg en blanc, à base de marsanne et de roussanne. « Un grand vin est à la base un grand terroir », note Caroline Frey, qui en assemble trois en rouge « pour faire de ce mariage une harmonie, en combinant la chair, la délicatesse et la longueur. » En 2026, un nouveau chai, dessiné par Bjarke Ingles group, un cabinet d’architecture danois, sera entièrement dédié à ces deux vins.

Première bouteille en 1918

La maison M. Chapoutier emprunte, depuis 1989, une voie différente en vinifiant des cuvées d’une seule parcelle. Ces sélections, l’Ermite, De l’orée et le Pavillon, en rouge et blanc, notées 100/100 par feu Robert Parker, relèvent des grands crus bourguignons. « L’hermitage peut se suffire à lui-même, explique Maxime Chapoutier. L’idée, c’est de faire parler chaque terroir dans ses spécificités : l’austérité du granit donne un vin puissant, tandis que sur les bas de coteaux, la syrah est plus exotique. Quant aux blancs, ils sont de vrais joyaux. »

La maison Guigal avait été précurseur de cette approche en côte-rôtie, en créant, dès 1966, ses fameux « lalala’s », la Mouline, puis la Landonne et la Turque. Une nouvelle cuvée, la Reynarde, sera disponible en 2026.

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©DAVID G. RICHALET. Michel Chapoutier est à la tête de la maison éponyme

Au sud de Valence, tout est plus chaud et la terre change. Dans le Rhône méridional règne le châteauneuf-du-pape, le plus célèbre, plébiscité de son vivant par le critique américain Robert Parker. Le grenache, riche et généreux, est le roi. « Le chateauneuf n’est plus un vin alcooleux, souligne Nicolas Brunier, du domaine du Vieux Télégraphe dont la première bouteille remonte à 1918. Si on ramasse le raisin à temps, il garde son équilibre. »

Il peut même être léger et frais, comme à Château Rayas. Ce vin de légende que tout amateur rêve de goûter un jour est atypique. Pas de galets roulés et peu d’argile, caractéristiques de l’appellation, mais du sable, ainsi que des hectares de bois, trois fois plus que de vignes qui, plantées face au nord, bénéficient de leur ombre quand le soleil baisse. « Chaque fin de journée, on perd huit degrés, confie le maître des lieux, Emmanuel Reynaud. Le raisin demande un mois de plus pour être mûr. Comme il est ramassé à une période moins chaude que les autres, c’est la fraîcheur et la finesse qui ressortent. »

En cave, des barriques âgées de quatre-vingts à cent ans ! Le jus est d’une clarté étonnante et d’une longueur en bouche phénoménale. « On ne fait plus beaucoup de vin comme ça, reconnaît Emmanuel Reynaud. Et plus il vieillit, plus le terroir parle. » Rayas va à l’encontre de l’époque, il peut se conserver trente ou quarante ans. Les diamants sont éternels.

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