Désirée de Lamarzelle : Longtemps, votre piano a semblé avancer seul. Dans ce nouvel album, vous l’entourez de nombreuses voix. Aviez-vous envie d’ouvrir votre musique à d’autres présences ?
Sofiane Pamart : Oui. Après une trilogie de piano solo (Planet, Letter et Noche), j’ai ressenti le besoin d’ouvrir un nouveau chapitre. Je suis fasciné depuis longtemps par les grandes voix internationales, et j’ai construit cet album autour d’elles. J’ai travaillé avec un orchestre, le chœur philharmonique de Prague, et quatorze chanteurs que j’ai imaginés presque comme des acteurs dans un film musical.
Parmi eux, Céleste, qui s’inscrit pour moi dans la lignée de Nina Simone ou Fairouz. Mon travail a consisté à créer, quatorze fois, un écrin musical (un cadre musical fait d’accords et de textures) pour que ces voix puissent oser la vulnérabilité. Parce que sans cette fragilité, il est très difficile de faire une musique vraiment touchante.
Vous êtes aujourd’hui l’un des pianistes les plus écoutés en streaming. Vous considérez-vous toujours comme un pianiste classique ?
S.P. : Oui, bien sûr. Je me suis formé au conservatoire : mes doigts ont des réflexes classiques, mon phrasé et mes nuances viennent de cette tradition. Je suis donc un pianiste classique, mais peut-être un pianiste classique de notre époque. Ma trajectoire est moins traditionnelle. On verra avec le recul comment on la décrira. Pour l’instant, je m’y jette corps et âme… et ça fonctionne.

Comment naît une musique chez vous ?
S.P. : Je pense qu’une musique belle est une musique qui reflète quelque chose de réellement vécu. Quand je tourne en rond, je vais chercher les réponses dans la vie. Voyager, sortir de ma zone de confort, me confronter à des univers inconnus m’oblige à m’adapter. Dans ces moments-là, tous mes sens sont en alerte et c’est souvent là que je me sens le plus créatif.
Vous vous êtes toujours entouré d’artistes venus du rap ou de l’électro. Ces collaborations vous apportent-elles quelque chose que le monde classique ne vous donnait pas ?
S.P. : La limite du monde classique, c’est peut-être de ne jamais se sentir prêt. Les œuvres demandent tellement de travail qu’on peut finir par ne jamais saisir les moments spontanés. Grâce au classique, j’ai appris la culture de l’excellence et l’approfondissement. Mais j’ai aussi compris qu’il fallait éviter de se perdre dans un perfectionnisme paralysant. Ce que j’aime dans les collaborations, c’est la spontanéité qu’elles provoquent.
Dans l’électro, par exemple, il y a une musique du corps, de la nuit, quelque chose de moins cérébral. J’ai envie de proposer des musiques qui accompagnent toutes les émotions d’une journée : celles du réveil, de la nuit, de l’amour, du chagrin ou de la colère.
Vous avez construit une image très forte (lunettes, costume, esthétique) presque iconique. À l’heure des réseaux sociaux, où l’image fait partie du langage artistique, est-ce une stratégie assumée ou une manière de créer un personnage qui protège l’homme derrière le musicien ?
S.P. : En réalité, c’est un peu les deux. Il y a d’abord des éléments très concrets : les lunettes, le costume sur scène. Ce sont des choses qui me protègent, parce que c’est la première information que les gens reçoivent quand j’arrive quelque part. Avant même la musique, le public perçoit la manière dont un pianiste se présente : la tenue, l’allure, le costume du jour. D’ailleurs, selon le costume que je porte, je ne joue pas exactement de la même façon.
Ces éléments m’inspirent, ils amplifient mon propos. Si je veux défendre un piano moderne, un piano pleinement inscrit dans son époque, il doit aussi comprendre les codes de cette époque : la manière de transmettre un message, d’interpeller. Aujourd’hui, on regarde presque autant qu’on écoute. Et puis, oui, cela me protège. Je suis quelqu’un d’assez pudique face aux émotions très intenses, alors que mon métier m’oblige à les exposer en permanence. La tenue, le masque me donnent le sentiment qu’il reste une part de moi préservée.

Ce personnage vous donne-t-il le sentiment de porter une forme de mission ?
S.P. : Complètement. Mon personnage sert quelque chose de plus grand que moi : créer du lien entre des gens qui ne se seraient peut-être jamais rencontrés. Je suis persuadé que le piano possède une capacité incroyable à réunir des personnes issues de milieux et de parcours très différents. Plus je réussis à créer une sorte d’interface qui rassemble tout le monde, plus j’ai le sentiment d’accomplir cette mission.
C’est aussi, finalement, celle de l’art : réunir, fédérer, apporter un peu de respiration dans un monde très tumultueux. Les formes d’art qui offrent un espace d’introspection ou de voyage intérieur me semblent particulièrement précieuses aujourd’hui.
Vous avez dit que le piano permettait de ne pas parler. Pourtant, vous semblez avoir beaucoup de choses à dire…
S.P. : Oui, et j’ai trouvé un autre médium : l’écriture. Deux fois par semaine, j’envoie une newsletter à mon public, les Piano Scènes, sur Substack. La lecture est parfois un meilleur moment que le concert pour transmettre un message plus profond. Sur scène, le message le plus puissant reste la musique. Je n’ai pas envie de l’altérer avec autre chose.
Vous dites aimer les salles intimes, mais vous annoncez aussi un concert au Stade de France. Comment conciliez-vous ces deux échelles ?
S.P. : Ce sont deux expériences très différentes. Je veux être le pianiste de tous les rendez-vous : celui des moments de foule comme celui des moments intimes. Au Stade de France, on vient vivre une expérience collective : la foule fait partie du spectacle. Dans une salle plus petite, au contraire, tout repose sur une proximité presque fragile. Si je ne faisais que de très grandes salles, je deviendrais uniquement un phénomène de spectacle. Et si je restais dans les petits écrins du classique, je perpétuerais simplement une tradition. Ce qui rend ma proposition singulière, c’est justement de pouvoir naviguer entre ces deux mondes.
Le Stade de France vous fait-il rêver ou vous inquiète-t-il un peu ?
S.P. : Je ne dors pas toujours très bien, mais ce n’est pas vraiment à cause du Stade de France. Quand je me réveille la nuit, c’est plutôt parce que j’ai des idées et que j’ai besoin de les mettre en œuvre. Le Stade de France est encore suffisamment loin pour que je garde de la distance. Pour l’instant, toute mon énergie est concentrée sur le prochain album.
À Los Angeles, où l’on commence aussi à vous reconnaître, la notoriété se vit-elle différemment ?
S.P. : Oui, parce qu’il y a là-bas énormément d’artistes et de personnalités connues. La notoriété fait presque partie du paysage. On peut reconnaître quelqu’un, ou être reconnu, sans que cela devienne un événement. C’est une relation beaucoup plus apaisée à la célébrité, et c’est aussi ce qui m’a attiré là-bas. En France, j’ai connu longtemps la vie sans notoriété avant de la vivre avec. Ces deux expériences coexistent en moi.

Votre relation avec votre manager Guillaume Héritier est souvent décrite comme un véritable duo artistique.
S.P. : Oui, parce qu’il amplifie mes intentions artistiques. Guillaume possède à la fois une vision stratégique et une sensibilité artistique. Nous sommes très complémentaires : il est extrêmement raffiné, mais aussi très conquérant. C’est un brillant négociateur. Et il écrit beaucoup. Il a même participé à certains textes du prochain album. C’est un écrivain autant qu’un entrepreneur.
Votre premier souvenir d’émotion musicale ?
S.P. : Je me suis récemment souvenu d’un moment très précis : ma première audition. J’avais huit ans. Ce qui m’a marqué, c’est la manière dont ma mère avait orchestré toute la journée autour de cet événement. Elle faisait rempart à tout ce qui aurait pu me déconcentrer. J’adorais cette sensation : comme si nous avions un contrat tous les deux. Elle protégeait l’environnement, et moi je devais être performant dans mon art. Je me sentais déjà comme un grand artiste, alors que c’étaient mes premières auditions. C’est peut-être là qu’il y a eu un déclic.
Votre famille, et notamment votre mère, semble avoir joué un rôle essentiel. Vous protège-t-elle encore ?
S.P. : Oui, mais autrement. Aujourd’hui, c’est une présence intérieure. Elle ne peut plus intervenir comme avant : tout est devenu trop grand. Mais elle a fait son travail très tôt. Et ma famille m’a donné une confiance immense. Je n’avais peut-être pas tout, mais je n’ai jamais manqué d’amour. Et c’est probablement ce qui a le plus compté dans ma trajectoire.
Quel est, pour vous, le plus beau morceau du monde ?
S.P. : C’est celui qui reflète le mieux votre état intérieur au moment où vous l’écoutez. Donc il change en permanence.
En ce moment, pour moi, c’est Warden de Fairouz. Il y a cette voix libanaise extraordinaire, une solitude presque majestueuse qui me touche beaucoup. Mais la vraie réponse, c’est que le plus beau morceau est toujours celui qui vous correspond à l’instant où vous l’entendez.
Quelle performance vous a le plus marqué ?
S.P. : Difficile de choisir. Mais jouer sous les aurores boréales reste sans doute l’expérience la plus marquante. Les Jeux olympiques à Paris ont aussi été un moment très fort : représenter le pays dans lequel j’ai grandi.
Et puis il y a Burning Man : une scène à quarante mètres de hauteur dans un décor presque Mad Max. Une expérience totalement unique.
Crédits :
HMC : Ada Nowakowska
Assistant lumière : Martin Cayssilié
Studio : La Brique rouge
Avec le soutien de Carrera
Article rédigé par Désirée de Lamarzelle, à retrouver dans le numéro 15 de Oniriq Magazine



