Yves Derai : On naît « nez » ou on se forme ?
Christopher Sheldrake : Bonne question. C’est une combinaison. On a tous un nez qui nous permet d’apprécier ce qu’on sent mais aussi ce qu’on mange ou boit : ce qui est acidulé, fruité, floral… On a tous des souvenirs olfactifs qui remontent, en général, à l’enfance. Mais ces dons se cultivent par une formation qui permet de commenter les odeurs, de s’approprier leur vocabulaire et d’apprendre à en créer.
Peut-on parler de créativité olfactive ?
C.S. : Bien sûr ! Comme en littérature ou en musique. Il y a l’oreille absolue en musique, certains nez ont une mémoire olfactive hors norme.
On dit parfois que la mémoire olfactive est la plus puissante de toutes…
C.S. : C’est vrai, des études récentes l’ont montré. Une odeur particulière peut libérer dans le corps une substance qui fixe le moment. Elle suscite une expérience d’émotion très forte.
Quel est le premier parfum qui vous a marqué ?
C.S. : Sans hésitation, celui de ma nurse en Inde, où j’ai grandi. Je me souviens des lieux où je l’ai senti, de moments où j’étais avec elle qui sont invariablement liés aux sensations olfactives que j’ai ressenties à ses côtés.
Comment êtes-vous devenu nez ?
C.S. : Un peu par hasard. Mon père m’avait destiné à la profession d’architecte. Je n’y étais pas opposé. Mais à 19 ans, j’ai fait un premier stage à Paris, au sein de la société Charabot, pour parfaire ma connaissance du français car, selon mon père, il fallait accompagner la construction européenne en se formant aux langues européennes. Cette entreprise faisait de l’extraction de senteurs, achetant ses matières premières dans le monde entier. J’ai tout de suite été happé par cet univers. Mon tuteur a trouvé que j’avais des prédispositions et m’a proposé de prolonger cette première expérience professionnelle. Finalement, je n’ai jamais fait d’école d’architecture.
Vous avez grandi en Inde, dans le pays des épices par excellence, sous l’influence d’un père qui, lui-même, en importait, n’est-ce pas ?
C.S. : Oui, c’est vrai, l’Inde m’a beaucoup influencé, pas du tout sur le plan académique mais ma vie en Inde est riche en souvenirs olfactifs. Avec ma mère, j’allais au marché de Madras où il y avait des centaines d’épices, de fleurs, de parfums… Dans les temples, ça sentait aussi les fleurs, le jasmin. La montagne était baignée dans les senteurs d’eucalyptus.
Quelle est l’odeur qui vous a le plus marqué petit ?
C.S. : Le bois de santal. On le retrouve d’ailleurs dans certains de mes parfums.
Le premier parfum que vous avez porté ?
C.S. : Old Spice, de Schulton. Un parfum américain. J’avais 20 ans. À l’époque, les hommes ne le vaporisaient pas, on s’en aspergeait. Il avait des notes d’œillet rose. Plus personne n’en utilise aujourd’hui.

Et le premier parfum que vous avez vraiment adopté ?
C.S. : Mitsouko, de Guerlain. C’était plutôt un parfum pour femme mais c’est mon préféré, aujourd’hui encore, avec ses notes de piment, jasmin et mousse de chêne. Il n’est pas sexy mais très élégant et même, envoûtant.
Y a-t-il clairement des fragrances masculines et féminines ?
C.S. : Oui. Historiquement, l’homme est un chasseur qui respire la forêt ou la garrigue. Sa virilité le porte vers des notes boisées, ambrées. La femme est plus en douceur, en rondeur, elle apprécie les notes florales, de muguet, de rose, de violette, de bois de santal. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, nombre de parfumeurs recherchent la mixité, brouillent les pistes, cassent les codes. Tant que chacun peut choisir ce qui correspond le mieux à son identité, tout me va.
Un parfum change-t-il selon qu’il est porté par telle ou telle personne ?
C.S. : Il existe des parfums qui écrasent tout sur leur passage. Ceux-là n’évoluent pas beaucoup. Je préfère les parfums qui entrent en symbiose avec celui ou celle qui les porte. Ils sont généralement plus subtils.
Dans la gamme Spoturno, L’Âme du phénix est masculin. Comment l’avez-vous créé ?
C.S. : Quand Véronique m’a donné carte blanche, j’ai décidé que chaque parfum de la gamme serait très différent des autres, voire opposé, afin que chacun trouve son bonheur. Dans la mythologie, le phénix se relève de ses cendres. Je suis donc allé chercher des notes de bois brûlé, je voulais de la chaleur, de la sensualité avec des notes de coco et de pamplemousse. Ce qui fait que les femmes l’apprécient aussi.
En revanche, 1921 est un parfum qui correspond plus aux femmes mûres, non ?
C.S. : Plutôt, en effet. On est dans les années 20, il fallait s’orienter vers le rétro, avec des émotions autour de la rose, de la camomille, de la fève tonca. Il tient très longtemps.
Y a-t-il des senteurs que vous détestez, que vous n’introduirez jamais dans vos créations ?
C.S. : J’adore l’expression « Je ne peux pas le sentir ». D’une certaine manière, elle dit que si on n’aime pas son odeur, on n’aime pas la personne. Il n’existe pas de senteur naturelle que j’exclus de mon champ créatif. En revanche, j’évite les molécules organiques. Certaines évoquent le pin, la citronnelle. Je ne suis pas fan.
Comment savez-vous qu’un parfum que vous venez de créer est réussi ?
C.S. : Quand je mets un parfum au point, je m’imagine allongé dans un lit au côté d’une femme qui le porte. Je dois me sentir bien, serein, à l’aise, grâce à un parfum agréable. C’est un moment où l’on doit être en paix.
Parfois, à l’Opéra par exemple, il m’est arrivé de changer de place car j’étais incommodé par le parfum de ma voisine et je n’arrivais pas à apprécier le spectacle.
Savez-vous dès le départ que l’une de vos créations existera encore dans cinquante ans ?
C.S. : Disons que je perçois l’intemporel. Comme pour un vêtement ou une voiture. Certaines fragrances comme la violette ou l’œillet sont datées. On ne les a pas utilisées à l’époque pour Numéro 5 de Chanel, ce qui fait qu’il perdure encore aujourd’hui. L’accord de rose, de jasmin, de santal et d’ylang dont il résulte reste d’actualité.
Et concernant les quatre parfums Spoturno que vous venez d’inventer ?
C.S. : J’ai fait en sorte qu’ils soient à la fois classiques et modernes. De prime abord, on a l’impression qu’ils ont déjà existé mais quand on s’en imprègne, on perçoit la nouveauté.
Article écrit par Yves Derai, à retrouver dans le numéro 15 de Oniriq Magazine



