Mehdi Qotbi, entre l’Orient et l’Occident

Mehdi Qotbi, entre l’Orient et l’Occident

Mehdi Qotbi, entre l’Orient et l’Occident

De l'époque où il regardait sa mère tisser de la soie jusqu'à sa carrière comme l'artiste contemporain franco-marocain le plus acclamé, Medhi Qotbi se confie à OniriQ sur son parcours à travers l'art, les langues et la passion.

L’institut du monde arabe rend hommage à Mehdi Qotbi, figure emblématique de l’art contemporain franco-marocain. Ses œuvres, oscillant entre calligraphie arabe et abstraction, retracent un parcours où tradition et modernité dialoguent amoureusement. l’exposition dévoile peintures, céramiques et tapisseries. Puisant dans ses racines, l’artiste tisse un art qui transcende les frontières, invitant le visiteur à célébrer la richesse de la diversité culturelle.

Mehdi Qotbi, entre l’Orient et l’Occident
Mehdi Qotbi, Regard sur le tapis. Hommage à ma mère tisseuse, 2011-2013, acrylique sur toile au pinceau, 150 x 120 cm. Collection particulière

Désirée de Lamarzelle : Vos œuvres s’inspirent des zelliges et tapis de votre enfance. Quel rôle joue l’enfance chez un artiste ?

Mehdi Qotbi : L’enfance, c’est le socle. Ce qui nous marque à cet âge s’imprime en nous, guidant nos gestes. Je pense à ma mère, nouant des tapis avec une abstraction inconsciente. Ce savoir-faire, bien avant d’être célébré en Occident, portait en lui la modernité. En ce sens je crois que l’on doit rendre hommage à ces femmes marocaines, à ces mères qui, sans le savoir, incarnaient la modernité, bien avant qu’elle ne soit célébrée par des artistes reconnus. Quand je peins, je pense à ces nœuds, aux couleurs et aux motifs qui ont façonné mon regard. Cela constitue une richesse inestimable­ intimité avec les mots transparaît dans mon art, où chaque trait est une quête de beauté et de sens, un hommage à la poésie qui nourrit mon regard.

Désirée de Lamarzelle : Vos toiles forment-elles un langage universel ?

M.Q. : Dominique Bozo disait que mes œuvres offrent une double lecture : une abstraction lointaine et, de près, une culture et une histoire à travers les signes. C’est un langage universeldeux cultures se rencontrent, transcendant les frontières, et offrent une vision de cet entrelacement. C’est un livre sans fin, où chaque nouvelle toile ouvre un nouveau chapitre, apportant une nuance, une émotion nouvelle. Chacune se distingue par sa propre identité, témoignant d’une continuité où rien ne se répète, mais tout se complète.

Désirée de Lamarzelle : Vous semblez tisser un lien avec votre culture à travers votre geste pictural.

M.Q. : J’ai appris d’un de mes professeurs qu’après les Beaux Arts, il fallait devenir soi-même. En France, à la fin des années 60, j’ai pris de la distance avec mes racines pour mieux me retrouver. Mon art est devenu un moyen de renouer avec ces écritures visuelles, un retour à mon histoire intime, à l’image des nœuds que ma mère tissait dans les tapis.

Désirée de Lamarzelle : Un langage où vous brouillez néanmoins les pistes…

M.Q. : Je n’aime pas l’idée de « brouiller les pistes », car cela induit un calcul. Mon travail relève davantage d’une abstraction linguistique, une sorte de spontanéité qui remonte aux gestes de ma mère. Quand je commence une œuvre, tout part d’une émotion, puis je navigue entre réflexion et adaptation. Je débute toujours au crayon, le pinceau vient plus tard.

Désirée de Lamarzelle : Quelle place tient la littérature dans votre travail ?

M.Q. : J’ai découvert la langue française un peu tardivement et elle m’a tout de suite captivé. C’est une langue qui m’a façonné, qui a fait de moi la personne que je suis aujourd’hui. Je la vis intensément, de jour comme de nuit, elle nourrit mes rêves. Ce sont des poètes comme Octavio Paz, Yves Bonne-foy ou Aragon qui m’ont aidé à en saisir la profondeur. Cette intimité avec les mots transparaît dans mon art, où chaque trait est une quête de beauté et de sens, un hommage à la poésie qui nourrit mon regard

Mehdi Qotbi, entre l’Orient et l’Occident
Mehdi Qotbi, Hommage à Monet, 1976, huile sur toile, 100 x 81 cm. Collection Jean Cheval, Paris

Désirée de Lamarzelle : On ressent chez vous une passion presque enfantine dans votre approche de l’art…

M.Q. : Vous touchez à quelque chose de fondamental : la passion. Comme les enfants, les artistes ont cette capacité à se laisser emporter sans retenue. Peut-être que cett part d’enfance, cette flamme, nous pousse à ressentir les émotions, la douleur et la joie avec une intensité particulière, presque décuplée. Une passion qui nous habite, qui nous suit, et qui représente peut-être cette part d’enfance que nous refusons de laisser derrière nous.

Désirée de Lamarzelle : Vos débuts ont été marqués par une rencontre déterminante avec Jilali Gharbaoui.

M.Q. : J’ai rencontré l’homme avant de découvrir sa peinture, et c’était un être d’une générosité exceptionnelle. Il a été un des premiers à croire en moi, à me tendre la main. Il a même servi d’intermédiaire pour vendre mes premières toiles, ce qui m’a permis d’acheter tout le matériel nécessaire pour poursuivre mon art : mes premières toiles vierges, mes pinceaux, mes tubes de peinture…

Désirée de Lamarzelle : Vous avez toujours su que vous étiez peintre ?

M.Q. : Oui, parce que je ne savais rien faire d’autre. C’était la seule chose qui m’a donné envie de croire en moi, même dans les moments difficiles, lorsque je me heurtais à l’indifférence ou au manque de moyens. Je viens d’un milieu modeste, et cette expérience m’a forgé, me poussant à aller vers les autres, à attirer leur regard. Une nécessité presque vitale.

Désirée de Lamarzelle : Venant de ce milieu modeste, il n’était pas facile de faire le choix de devenir artiste.

M.Q. : Je suis profondément croyant, et ma foi m’a sans doute donné une humanité que je n’aurais peut-être jamais développée autrement. Je connais la valeur des quelques francs qui, à mon arrivée en France, m’ont permis de survivre. Cette expérience de la pauvreté est ancrée en moi. Je ne changerais rien de mon parcours ; c’est ce qui m’a construit.

Mehdi Qotbi, entre l’Orient et l’Occident
Medhi Qotbi, Foisonnements, 2020, acrylique sur toile au pinceau, 120 x 120 cm. Collection particulière

Désirée de Lamarzelle : Peut-on parler d’une œuvre d’écriture nourrie de spiritualité ?

M.Q. : À mon arrivée en France, des bénédictins m’ont accueilli et transmis leur spiritualité et leur rigueur. Cela imprègne mon travail, comme une écriture marquée par une profondeur spirituelle, à l’image des manuscrits enluminés. C’est un dialogue entre Orient et Occident.

Désirée de Lamarzelle : Vous avez été professeur. Quel conseil donniez-vous à vos élèves ?

M.Q. : Pendant mes trente années d’enseignement, j’ai toujours dit à mes élèves que l’apprentissage de l’art est avant tout une manière de découvrir qui l’on est. Chacun possède son propre langage, et il ne faut jamais se comparer aux autres. Soyez vous-même, et oubliez les contraintes. L’important, c’est de rester fidèle à ce que l’on est, sans se laisser brider.

Désirée de Lamarzelle : En tant que président de la Fondation nationale des musées du Maroc, quelle est votre mission ?

M.Q. : Je suis infiniment reconnaissant envers Sa Majesté le Roi, qui m’a offert l’opportunité de partager ma passion pour l’art avec le public marocain. Exposer des œuvres de Picasso ou Delacroix au Maroc était un rêve. Ma double culture franco-marocaine nourrit cette vision où l’art est vecteur de paix et d’humanité.

Article écrit par Désirée de Lamarzelle, à retrouver dans le n°10 d’OniriQ Magazine.

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