Un empire. Le mot est peut-être audacieux, mais Roger Vivier a construit un empire. Depuis la fondation de sa griffe éponyme en 1937, on doit au « Fabergé du soulier », comme on le surnommait, des inventions cultes comme le talon aiguille, des designs iconiques à l’instar de la Belle Vivier, ainsi que des moments emblématiques, notamment sa présence aux pieds de la reine Élisabeth II lors de son couronnement en 1953.
À la tête de sa maison aujourd’hui, Gherardo Felloni manie le talon comme un maître. Depuis son enfance passée en Toscane, l’Italien baigne littéralement dans la chaussure. Fils et arrière-petit-fils de cordonniers, il abandonne rapidement ses études d’architecture pour se consacrer à la voie que la vie lui a destinée. Après plus d’une décennie à parfaire son expérience chez Dior, Prada ou encore Celine, il trouve finalement chaussure à son pied, en 2018, chez Roger Vivier en tant que directeur de la création.
À l’aube de l’ouverture de Maison Roger Vivier, OniriQ a rencontré celui qui considère l’héritage non comme une pièce de musée, mais comme un langage.

Interview avec Gherardo Felloni à la maison Roger Vivier
En presque un siècle d’histoire, Roger Vivier a façonné un langage unique de l’accessoire. Si vous deviez résumer sa mission aujourd’hui, en une phrase, quelle serait-elle ?
Gherardo Felloni : Roger Vivier est la maison parisienne iconique d’accessoires de luxe, fondée sur le génie visionnaire et novateur de son créateur, guidée par la créativité et le savoir-faire magistral, où la féminité incarne la confiance.
Dans son répertoire immense, quels sont aujourd’hui les codes qui distinguent le mieux la maison ? Et comment les faites-vous évoluer sans pour autant les dénaturer ?
G.F. : La maison se définit par ses icônes : la Belle Vivier et sa boucle architecturale, la Rose comme symbole de poésie et de féminité, le talon Virgule comme geste d’audace. Mon travail consiste à les faire dialoguer avec notre époque : en redessinant les proportions, en réinventant les matières, en insufflant de nouvelles attitudes, tout en préservant l’essence qui les rend inimitables. Pour moi, l’évolution ne consiste pas à réécrire l’histoire, mais à permettre à celle-ci de rester en dialogue avec le présent.

L’archive nourrit-elle concrètement la création au quotidien ? Pouvez-vous citer un détail patrimonial récemment réinterprété dans vos collections ?
G.F. :Les archives sont un partenaire vivant de mon processus créatif. Elles me rappellent que monsieur Vivier a toujours eu une longueur d’avance, osant imaginer la chaussure comme sculpture, ornement et théâtre. Récemment, j’ai revisité la Rose et le talon Épine, en amplifiant leurs volumes pour leur donner des formes plus sculpturales.
De vos débuts très « atelier » à votre prise de poste chez Roger Vivier en mars 2018, quel réflexe de fabricant avez-vous gardé qui change tout dans un soulier ?
G.F. : Les détails invisibles. Une chaussure vit de l’intérieur vers l’extérieur : l’équilibre du talon, la ligne de la cambrure, le confort qui permet au mouvement de rester naturel. Ce sont des choses qu’on ne voit pas mais qui transforment la manière dont une femme habite la chaussure. C’est là que l’artisanat devient émotion.

À votre arrivée au poste de directeur de la Création, quel était votre cap ?
G.F. :Ma vision directrice était de respecter l’héritage extraordinaire de Roger Vivier tout en le ravivant d’une énergie contemporaine. Dans les premiers mois, je me suis attaché à la cohérence, en réaffirmant les codes fondateurs de la maison et en veillant à ce qu’ils dialoguent en harmonie. En parallèle, je voulais réaffirmer ce que Roger Vivier lui-même croyait : que les femmes ne sont pas des muses à orner mais des protagonistes à célébrer.
Dans votre dialogue avec l’œuvre de Roger Vivier, quels objets (croquis, chaussures, collages) revisitez-vous le plus ?
G.F. :Je ne me concentre que rarement sur des détails précis, mais plutôt sur l’essence du travail de Roger Vivier, l’esprit qui animait ses créations. Ce qui me fascine sans cesse, c’est la manière dont il a redéfini les frontières entre mode, art et imagination. Ses collages me captivent : ils ne sont pas seulement décoratifs, mais une réinterprétation joyeuse et intelligente de tout son univers. Chaque fois que je les redécouvre, je me rappelle à quel point il était visionnaire — non pas pour une ligne ou une chaussure, mais pour la liberté et l’irrévérence artistique qui demeurent d’une modernité radicale aujourd’hui encore.

Où placez-vous le curseur entre théâtralité (l’esprit purement Vivier) et portabilité (le geste et le confort du pied) ?
G.F. : Pour moi, la théâtralité et la portabilité ne sont pas des opposés, mais deux dimensions inséparables d’une même création. Une chaussure doit captiver le regard tout en accompagnant le geste, le rythme, la réalité de la femme qui la porte. L’I Love Vivier incarne parfaitement cette dualité. Sa découpe en forme de cœur et ses lignes sculpturales s’affirment sans compromis. Mais sous cette surface théâtrale, se cache une profonde attention au confort : la courbe de la cambrure, le choix des matières et la hauteur de talon équilibrée en font une chaussure pensée non seulement pour être admirée, mais pour être véritablement vécue.
La toute nouvelle actualité de la griffe : Maison Roger Vivier. Un hôtel particulier, nouveau siège, où création, mémoire et transmission ne feront qu’un. Qu’est-ce que ce lieu change dans votre manière de concevoir et de montrer la maison au grand jour ?
G.F : La Maison Roger Vivier n’est ni une boutique, ni un musée, c’est une maison et une scène. Réunir sous un même toit le studio, les archives et les salons me permet de puiser dans l’histoire et la création d’un même souffle. C’est un lieu où idées, objets et récits dialoguent, où l’âme de la maison peut être vécue dans son intégralité. L’ouverture rue de l’Université marque un chapitre décisif dans l’évolution de Roger Vivier.
Nous créons une destination où l’on peut expérimenter son histoire et son esprit. Une déclaration culturelle audacieuse, qui positionne la maison comme une force créative au cœur de Paris. Il s’agit de protéger et de célébrer l’esprit éclectique et le génie de Roger Vivier, tout en inventant de nouvelles manières d’engager le dialogue avec les clients, la presse, les étudiants et les partenaires culturels. Nous croyons qu’aujourd’hui, une marque de luxe doit vivre par les idées, l’identité et les valeurs.

En plus de votre nouveau studio de création, l’endroit tend également à dévoiler des archives ainsi qu’un musée confidentiel. Est-ce pour vous une forme de conversation intergénérationnelle, une façon de redynamiser l’histoire de Roger Vivier et d’éterniser son futur ?
G.F. : Oui, absolument. Les archives ne sont pas destinées à être embaumées mais à devenir une bibliothèque vivante. En les ouvrant, nous créons un dialogue entre les générations. C’est ainsi que l’héritage demeure vivant : non pas comme nostalgie, mais comme une source de réinvention constante.
L’archive vivante (plus de 1 000 souliers, dessins, prototypes), comment sera-t-elle activée au quotidien ?
G.F. : Les archives sont bien plus qu’une collection, ce sont des outils. Un travail extraordinaire a été mené pour les constituer. Depuis la recherche de prototypes rares jusqu’à l’acquisition de pièces historiques majeures grâce à une collecte approfondie. Leur emplacement, juste à côté du studio de création, en fait une partie intégrante de notre processus quotidien et créatif.
Pendant les prochains mois, quels éléments de la maison voulez-vous pousser dans leurs retranchements en tant que directeur de la Création ?
G.F. : Féminité, sensualité et innovation. Toujours dans un profond respect de l’héritage extraordinaire légué par monsieur Vivier.
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Alors que la technologie et la production de masse prennent de plus en plus de place dans l’industrie, comment voyez-vous l’évolution de Roger Vivier et la protection de son savoir-faire artisanal ?
G.F. : La technologie est un outil, mais elle ne pourra jamais remplacer le geste humain. Chez Roger Vivier, l’avenir réside dans la préservation et la transmission du savoir-faire : la précision d’un point, l’équilibre d’un talon, le dialogue entre la matière et la main. Notre évolution dépend de cette fidélité à un cœur artisanal, même en accueillant l’innovation.
Un bond dans 50 ans : que voudriez-vous que l’on retienne de votre passage dans l’histoire de Roger Vivier ?
G.F. : J’aimerais que l’on se souvienne de moi comme d’un responsable qui a gardé vivante l’âme de la maison tout en l’ouvrant à de nouvelles générations. Pour avoir considéré l’héritage non comme une pièce de musée mais comme un langage, qui continue d’évoluer, de surprendre et d’émouvoir. Si mon passage est retenu comme un dialogue entre mémoire et imagination, alors j’aurai réussi.
Rencontre exclusive avec Gherardo Felloni, directeur de la création de Roger Vivier, issue du n°13 d’OniriQ Magazine.




